« Je parle aux murs » : ce que Lacan nous apprend sur la parole et l’écoute
23/9/2026

« Je parle aux murs » : ce que Lacan nous apprend sur la parole et l’écoute

Il y a des phrases qu’on prononce avec un soupir : « J’ai l’impression de parler aux murs. » On vient de répéter pour la dixième fois ce qui nous fait mal. En face, la personne continue de regarder son téléphone, ou répond tout autre chose. On se sent seul, parfois furieux. Voilà ce que cette expression signifie dans la vie courante. Quand Lacan en fait le titre d’un de ses entretiens, il nous emmène ailleurs. Et, fidèle à lui-même, il ne prend pas le chemin le plus direct. Il parle à Sainte-Anne, dans la chapelle d’un hôpital psychiatrique. Il pensait s’adresser à des psychiatres, il se retrouve devant un public plus mêlé, dans une salle qui n’est même pas celle qu’il avait prévue. Il remarque le décalage, s’en amuse et lance : « Je parle aux murs. » On pourrait croire à une boutade. C’en est une, bien sûr. Mais chez Lacan, une boutade a souvent des jambes : elle court bien plus loin que prévu.

Table des matières

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Prendre rendez-vous pour une psychanalyse à Versailles

Une chapelle, des murs, et quelqu’un qui finit par répondre

Les trois entretiens réunis dans Je parle aux murs ont été prononcés à la chapelle de Sainte-Anne entre novembre 1971 et janvier 1972. Lacan y revient sur une question qui n’a rien d’accessoire pour un psychanalyste : que sait-on, au juste, quand on écoute quelqu’un ?

Dans le troisième entretien, celui qui donne son titre au livre, Lacan raconte qu’il s’est trompé de lieu et presque de destinataire. Il parle à la chapelle, donc aux murs. Une personne dans la salle lui rétorque, en substance, que si c’est le cas tout le monde devrait partir. Lacan demande alors qui vient de lui parler. Réponse : « Les murs. » Le voilà servi !

Cette petite scène vaut mieux qu’une définition bien sage. Il pensait parler à quelqu’un ; quelque chose dans sa propre parole lui échappe ; une voix lui revient d’un endroit qu’il n’attendait pas. Le mur n’est donc pas seulement une surface contre laquelle les mots s’écrasent. Il peut aussi devenir ce qui les renvoie, ce qui les fait résonner.

Soyons précis : Lacan joue également avec les murs bien réels de l’asile. Ces murs enferment, séparent, organisent la place des patients et celle des soignants. Lui qui a travaillé en psychiatrie sait ce que signifie être « entre les murs ». Il rappelle d’ailleurs que les personnes qui y vivent peuvent se faire entendre, à condition qu’on ait les oreilles pour cela. La remarque garde, à mon sens, toute sa force clinique.

À qui parlons-nous, vraiment ?

Au cabinet, la question se pose tous les jours. Une femme me dit : « Je ne supporte plus que mon mari me demande si ça va. » Quelques minutes plus tard, elle ajoute qu’elle attend toute la journée qu’il lui pose cette question. Il serait facile de relever une contradiction et de lui demander de choisir. Ce serait probablement passer à côté de quelque chose.

Que veut-elle recevoir de lui ? Qu’entend-elle dans sa question ? À qui répond-elle quand elle s’agace ? Peut-être à cet homme précis.

Peut-être aussi à d’autres voix, d’autres scènes, d’autres attentes. Il ne s’agit pas de décréter qu’on aurait trouvé le secret de son histoire au bout de trois phrases. Il s’agit d’écouter ce qui se répète et ce qui surprend, y compris la personne qui parle.

Lacan nous invite à prendre au sérieux ce fait assez dérangeant : on ne maîtrise pas entièrement l’adresse de sa parole. Nous savons à qui nous téléphonons, à qui nous envoyons un message. Pour autant, ce que nous cherchons auprès de cette personne peut avoir une histoire plus longue. Une demande d’attention, un reproche, une peur d’être abandonné peuvent traverser plusieurs relations sans se présenter sous leur vrai nom.

Il arrive aussi qu’en parlant, on s’entende soi-même.

« Je viens de dire quoi, là ? »

‍Cette seconde où quelqu’un s’arrête sur ses propres mots est parfois bien plus féconde qu’une explication savante livrée trop tôt.

Le psychanalyste est-il censé savoir ?

Le livre tourne autour du « savoir du psychanalyste ».

Formule intimidante, je vous l’accorde. On pourrait imaginer le praticien installé dans son fauteuil, détenant sur vous une vérité que vous ignorez. Cette caricature rendrait service à ceux qui trouvent la psychanalyse agaçante. Elle serait aussi dangereuse en séance.

La psychanalyse part pourtant d’un constat : une personne peut savoir beaucoup de choses sur sa vie et continuer à se retrouver dans les mêmes impasses. « Je sais très bien que cette relation me fait souffrir, mais je retourne vers elle. » « Je sais que je n’ai aucune raison de paniquer, pourtant mon corps s’emballe. » Ce savoir-là est réel ; il ne suffit simplement pas à dénouer ce qui se joue.

Lacan parle d’un savoir inconscient. Je le dirais ainsi : quelque chose se dit dans nos répétitions, nos oublis, nos détours, nos choix, avant que nous puissions en faire une histoire claire. Le travail analytique consiste à lui laisser une chance d’apparaître. Le psychanalyste ne reçoit pas pour cela un passe-partout ouvrant toutes les portes. Il lui faut une formation, du travail sur lui-même, et la discipline de ne pas plaquer son explication favorite sur la vie de l’autre.

Il se passe d’ailleurs quelque chose d’assez curieux quand on prend rendez-vous : on vient voir quelqu’un dont on espère qu’il saura. Qu’il saura pourquoi on recommence toujours la même histoire, pourquoi une phrase entendue il y a vingt ans fait encore mal aujourd’hui. Cet espoir est compréhensible. Il permet parfois de commencer à parler. Mais si je répondais aussitôt : « Voilà ce que vous avez », nous n’irions pas bien loin. Le savoir qui nous intéresse n’est pas une réponse que je garde dans un tiroir. Il se construit aussi à partir de ce que vous racontez, des mots sur lesquels vous insistez, de ceux que vous évitez sans même vous en apercevoir. Il arrive que vous découvriez quelque chose avant moi. Et c’est très bien ainsi : après tout, c’est votre vie.

C’est aussi pourquoi l’ignorance, à laquelle Lacan s’en prend dans ces entretiens, mérite qu’on s’y arrête. Dire « je ne sais rien, je n’ai aucune idée » peut sembler modeste. Parfois, c’est une manière élégante de renoncer à penser. Le clinicien a besoin de connaissances. Il doit seulement accepter qu’elles ne lui disent jamais d’avance ce que cette personne-ci est venue lui confier.

Entendre au-delà du sens immédiat

« Il me laisse toujours tomber. » La phrase paraît claire.

Et puis la personne raconte qu’il est rentré avec dix minutes de retard. On pourrait la rassurer : dix minutes, enfin, ce n’est pas un abandon ! Sauf que pour elle, à cet instant, c’en est un. Ce qu’elle éprouve mérite d’être entendu avant qu’on ne lui explique pourquoi elle aurait tort.

Cela ne signifie pas confirmer toutes ses interprétations des faits. Cela signifie chercher ensemble pourquoi cet incident touche un point si sensible. Quand est-ce que « toujours » a commencé ? Pourquoi ce mot plutôt qu’un autre ? Que se passe-t-il dans son corps pendant ces dix minutes ?

Dans Je parle aux murs, Lacan s’intéresse à ce que la parole fait entendre au-delà de l’information qu’elle transmet. Il évoque la résonance de la voix, le rapport entre les mots et la jouissance. Je vous l'accorde, ce dernier mot fait parfois lever les yeux au ciel... Chez lui, la jouissance ne désigne pas simplement le plaisir. Elle renvoie aussi à la manière, parfois douloureuse, dont un être reste pris dans une expérience qui le dépasse : une répétition, une tension, une satisfaction étrange mêlée de souffrance. Mieux vaut le préciser, faute de quoi on pourrait croire qu’une personne « aime » ce qui lui arrive. Ce serait une violence de plus.

J’entends parfois quelqu’un dire : « J’attire toujours le même genre de personnes. » La phrase peut ouvrir un travail. Elle ne donne jamais le droit de lui faire porter la responsabilité des violences qu’elle a subies. Le soin exige ici autant de délicatesse que de rigueur.

Et les murs de nos consultations à Versailles ?

Le titre de Lacan me fait penser à ce qui se passe lorsqu’un patient dit : « Je vous l’ai déjà raconté, à quoi bon recommencer ? » Il l’a peut-être raconté, oui. Pourtant, aujourd’hui, il bute sur un autre mot. Sa voix change à un endroit. Il s’interrompt avant un prénom. Ou il découvre qu’il attend de moi une réaction très précise et redoute de ne pas l’obtenir. Cette attente peut aussi faire partie de ce qu’on appelle le transfert.

La séance n’est pas magique. Tout ne devient pas limpide parce qu’on parle devant un psychanalyste. Certaines paroles tombent à plat, certaines interprétations arrivent trop tôt, et le silence peut être vécu comme une absence. Le praticien doit aussi pouvoir entendre cela. « J’ai l’impression de parler à un mur » est une phrase qu’il serait bien imprudent d’écarter d’un revers de main.

Cette attention portée à la relation thérapeutique n’est pas qu’une impression de praticien. Une méta-analyse réunissant 295 études et plus de 30 000 patients observe qu’une meilleure alliance thérapeutique est associée à de meilleurs résultats (r = 0,278). Le chiffre ne dit pas à lui seul ce qui soigne, mais il rappelle que la qualité du lien compte.

Et lorsque ce lien se tend ? Une autre méta-analyse, portant sur 11 études et 1 314 patients, associe la résolution de ces tensions à de meilleurs résultats (r = 0,29). Voilà une bonne raison de prendre au sérieux un patient qui dit ne pas se sentir entendu, et d’en parler avec lui.

Il y a, dans le travail analytique, une place pour ce qui revient de la parole, parfois de manière inattendue. Une question, un lapsus, une remarque entendue autrement. Le patient ne vient pas recevoir une traduction officielle de lui-même. Il peut, peu à peu, repérer comment il parle, ce qu’il répète et ce qu’il voudrait peut-être dire autrement.

Ce que je garde de cette formule

Lacan ne nous demande pas de parler moins aux personnes pour mieux parler aux murs.

Il nous oblige à nous méfier de cette certitude : « J’ai parlé, donc mon message est passé. » Entre ce que je voulais dire, ce que j’ai dit, ce que l’autre a entendu et ce que j’ai entendu de moi-même, il peut y avoir tout un monde.

Dans une dispute de couple, cela change déjà beaucoup de choses. « Tu ne m’écoutes jamais » peut vouloir dire : « Je n’ai pas trouvé comment te dire que je me sens seul. » Parfois, cela veut simplement dire que l’autre n’écoute effectivement pas. Il faut garder les deux possibilités ouvertes, et regarder ce qui se passe vraiment.

Je parle aux murs est un texte exigeant, avec les détours, les jeux de mots et les agacements que Lacan sait provoquer. On peut parfaitement refermer le livre en ayant envie de lui demander de faire un petit effort de clarté. Mais la question qu’il laisse derrière lui est précieuse : quand quelqu’un parle, qui prend le temps d’entendre ce qui, dans ses mots, cherche encore son destinataire ?

FAQ : comprendre « Je parle aux murs » de Lacan

Que signifie « Je parle aux murs » chez Lacan ?

Lacan part d’une situation bien réelle : il parle dans la chapelle de l’hôpital Sainte-Anne, devant des murs qui renvoient sa voix.

La formule devient ensuite une question psychanalytique : savons-nous toujours à qui nous nous adressons ? Il arrive qu’une parole nous revienne autrement que prévu, par la réponse de quelqu’un ou par un mot que nous nous surprenons à prononcer. Dans le travail thérapeutique, ces moments peuvent aider à entendre ce qui se joue dans notre histoire psychique, sans supposer que chaque phrase cache un secret.

Pourquoi ai-je l’impression de parler à un mur avec mes proches ?

Il est possible que l’autre ne vous écoute pas vraiment, et cela mérite d’être reconnu.

Parfois aussi, chacun entend autre chose que ce que l’autre essaie de dire. Une demande d’attention devient un reproche ; une inquiétude passe pour une critique. Si ces échanges se répètent et vous font souffrir, une thérapie de couple ou une approche systémique peut aider à comprendre ce qui se passe entre vous. Il ne s’agit pas de distribuer les torts, mais de retrouver un dialogue dans lequel chacun a une place.

À quoi sert de parler en psychanalyse si je connais déjà mon problème ?

Vous pouvez très bien comprendre une difficulté sans parvenir à vous en dégager.

Vous savez peut-être qu’une relation vous fait souffrir, ou que votre réaction anxieuse est disproportionnée. Pourtant, le même symptôme ou la même situation revient. Dans une démarche psychanalytique, parler permet d’explorer la façon dont votre histoire, vos émotions et vos attentes se mêlent à ce que vous vivez aujourd’hui. Le psychanalyste ne vous explique pas qui vous êtes : il vous accompagne pour que vous puissiez entendre ce qui, jusqu’ici, vous échappait.

Le psychanalyste interprète-t-il tout ce que je dis ?

Non, un lapsus n’appelle pas automatiquement une interprétation, et chaque silence n’a pas un sens caché.

Freud s’est intéressé aux mots qui nous échappent, mais cela n’autorise aucun praticien à décider à votre place de ce qu’ils signifient. Une remarque n’a d’intérêt que si elle ouvre quelque chose pour vous. Comme dans les autres psychothérapies, le cadre thérapeutique doit permettre de parler sans craindre qu’une explication soit plaquée sur chacune de vos phrases. Vous avez le droit de dire lorsqu’une interprétation ne vous parle pas.

Que faire si j’ai l’impression que mon psy ne m’écoute pas ?

Dites-le-lui, même si vous craignez de le vexer ou de « mal faire » votre thérapie.

Vous pouvez dire simplement : « La dernière fois, je ne me suis pas senti entendu. » Un thérapeute, qu’il soit psychanalyste, psychologue ou psychothérapeute, doit pouvoir accueillir cette remarque et chercher avec vous ce qui s’est passé. Son silence vous a peut-être pesé ; son intervention est peut-être arrivée trop vite. En parler fait partie du travail psychothérapeutique. Et si vous ne vous sentez toujours pas écouté après en avoir discuté, vous pouvez envisager de consulter ailleurs.

Faut-il s’allonger sur un divan pour faire une psychanalyse ?

Non, le divan n’est pas un passage obligé dès la première séance.

Certaines personnes parlent d’abord face au psychanalyste, et d’autres poursuivent ainsi leur travail. Le dispositif se discute selon la personne, le moment et la manière dont elle vit les séances. Pour certains, ne pas voir le visage du praticien facilite la parole ; pour d’autres, ce serait inconfortable. L’essentiel est de pouvoir dire ce que vous éprouvez, y compris votre hésitation devant ce fameux divan. Il n’y a pas d’examen d’entrée à réussir.

La psychanalyse peut-elle aider quand je me sens anxieux ?

Oui, si vous souhaitez comprendre ce qui nourrit votre anxiété et la place qu’elle prend dans votre vie.

On peut venir parce qu’on anticipe sans cesse le pire, parce qu’une relation réveille une peur intense, ou simplement parce qu’on ne se reconnaît plus. La parole permet d’explorer ce mal-être et les situations dans lesquelles il apparaît. Selon vos besoins, d’autres approches thérapeutiques peuvent également être utiles, notamment une TCC. Vous pouvez en parler avec le praticien afin de choisir un accompagnement adapté à votre situation, sans devoir tout décider avant la première rencontre.

Quelle différence entre la psychanalyse et une thérapie comportementale ?

Les deux démarches ne posent pas toujours les mêmes questions au départ.

Une thérapie comportementale peut travailler de façon structurée sur des réactions, des pensées ou des situations qui vous mettent en difficulté. La psychanalyse s’intéresse aussi à la manière dont vous racontez ce que vous vivez, aux répétitions et aux liens que vous découvrez en parlant. Cela ne veut pas dire que l’une convient à tout le monde et l’autre à personne. Si vous envisagez de suivre une psychothérapie, demandez au thérapeute comment il travaille concrètement et ce que vous pouvez attendre des séances.

Dois-je avoir un trouble psychique pour consulter un psychanalyste ?

Non, vous n’avez pas besoin d’un diagnostic pour parler de ce qui vous fait souffrir.

Une séparation, un sentiment de solitude, des conflits répétés ou une période de mal-être sont déjà des raisons suffisantes pour demander un rendez-vous. Certaines personnes consultent avec un diagnostic ; d’autres cherchent simplement à comprendre pourquoi elles se sentent coincées dans leur vie. Un bon cadre thérapeutique laisse la place à cette question, sans vous réduire à une étiquette. Si vos difficultés nécessitent une évaluation ou des soins complémentaires, cela peut aussi se discuter avec vous.

Références

Par Frédérique Korzine,
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Beaucoup de personnes sensibles, lucides, blessées, exigeantes ou épuisées ont trouvé ici un lieu où leur parole pouvait enfin être accueillie sérieusement.
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