Quand l'enfant apprend à se séparer : Le jeu du fort-da de Freud
26/1/2026

Quand l'enfant apprend à se séparer : Le jeu du fort-da de Freud

‍Vienne, 1919. Freud observe son petit-fils Ernst, 18 mois, qui joue dans son lit d'enfant. Le petit garçon lance une bobine de fil par-dessus le rebord, la regarde disparaître et prononce un mystérieux "o-o-o" que son grand-père identifie comme "fort" (parti, en allemand). Puis il tire sur la ficelle, ramène la bobine et s'exclame joyeusement "da !" (voilà, là). Le jeu recommence, encore et encore.Ce moment apparemment banal va bouleverser la théorie psychanalytique. Dans cette scène simple se joue l'un des apprentissages les plus fondamentaux de l'existence humaine : transformer l'insupportable absence en jeu créateur.

Table des matières

Prendre rendez-vous sur l'agenda pour une première consultation psy à Versailles

Un enfant trop sage

Ce qui frappe d'abord Freud, c'est l'étrangeté de la situation.

Cet enfant "bien élevé" ne pleure jamais quand sa mère s'absente. Pas de crises, pas de protestations. Pourtant, il est profondément attaché à elle. Comment fait-il ?

Freud note avec précision : "Cet enfant de bon naturel ne troublait pas ses parents en pleurant quand sa mère le quittait pour quelques heures ; mais il avait l'habitude de jeter tous les petits objets qu'il pouvait attraper loin de lui, dans un coin de la pièce, sous un lit, etc."

La réponse tient dans cette bobine qui vole au-dessus du lit. L'enfant a inventé quelque chose de génial : un moyen de maîtriser ce qu'il subit. Puisqu'il ne peut pas contrôler les allées et venues de sa mère, il crée un substitut sur lequel il exerce un pouvoir absolu. La bobine part quand il le décide. Elle revient quand il le veut.

Cette inversion est fondamentale. Freud l'exprime ainsi : "Au début, il se trouvait dans une situation passive, il était dominé par l'expérience, mais en la répétant, si déplaisante qu'elle fût, comme jeu, il prenait un rôle actif."

Nous faisons tous la même chose, à notre manière.

Le conjoint qui vérifie compulsivement son téléphone en attendant un message. L'adolescent qui claque la porte pour partir avant d'être quitté. L'adulte qui rompt dès qu'une relation devient importante. La personne qui arrive systématiquement en retard aux rendez-vous, inversant ainsi les rôles entre celui qui attend et celui qui fait attendre. Autant de fort-da déguisés, autant de tentatives pour ne plus jamais subir passivement la séparation.

Quand la bobine devient maman

Dans ce jeu, le nourrisson accomplit un travail psychique colossal.

La bobine n'est plus un simple objet : elle représente la mère. Elle devient son substitut symbolique, le support d'une mise en scène qui permet de penser l'impensable absence.

Cette capacité de symbolisation marque un tournant décisif dans le développement de la psyché. L'enfant accède à un espace mental nouveau où les choses peuvent être présentes par leur représentation même quand elles sont physiquement absentes. C'est le début de l'imagination, de la pensée, de toute vie psychique élaborée.

Le psychanalyste Jacques Lacan reprendra cette observation pour développer sa théorie du symbolique. Pour lui, c'est précisément dans ce jeu que l'enfant entre dans le langage, dans l'ordre symbolique qui structure le psychisme humain. La bobine n'est pas seulement un substitut de la mère : elle est le premier signifiant, le premier élément d'une chaîne symbolique qui permettra à l'enfant de penser le monde.

Le langage joue ici un rôle crucial. Les mots "fort" et "da" ne sont pas de simples sons. Ils nomment, différencient, créent du sens. Ils mettent à distance l'expérience brute de la perte et la transforment en récit maîtrisable. L'absence devient dicible, donc pensable, donc supportable.

Vous souvenez-vous du tout-petit qui se cache le visage avec ses mains et dit "coucou !" ? C'est exactement le même processus : faire disparaître et réapparaître le monde, mais cette fois sous son contrôle. Le plaisir intense qu'il y trouve dit l'importance vitale de cette conquête. Chaque "coucou" est une victoire sur l'angoisse d'anéantissement, une preuve que ce qui disparaît peut revenir.

Les conditions psychiques de la séparation

Pour que ce jeu devienne possible, l'enfant doit avoir franchi plusieurs étapes développementales cruciales.

D'abord, il doit avoir suffisamment intériorisé la figure maternelle. Les psychanalystes parlent d'une "présence interne" : la mère existe désormais dans le psychisme de l'enfant, même quand elle n'est pas physiquement là.

Cette intériorisation se construit progressivement, dans les milliers d'interactions quotidiennes. Le regard qui reconnaît, la voix qui apaise, les bras qui portent, les soins répétés : tout cela tisse peu à peu une présence stable dans le monde interne de l'enfant. Winnicott parlera de la "mère suffisamment bonne" - non pas parfaite, mais suffisamment fiable et prévisible pour que l'enfant puisse s'appuyer sur elle mentalement.

Ensuite, l'enfant doit avoir développé ce que les psychologues appellent la "permanence de l'objet" : la compréhension que les choses continuent d'exister même quand on ne les voit plus. Avant cette acquisition, vers 8-9 mois, ce qui disparaît du champ visuel cesse littéralement d'exister pour le bébé. L'absence équivaut à l'anéantissement.

Enfin, il faut une certaine maturation neurologique qui permette le jeu symbolique, la capacité de faire "comme si". Cette fonction apparaît généralement entre 18 et 24 mois, exactement l'âge du petit Ernst. Les neurosciences confirment aujourd'hui que cette période correspond à des transformations majeures dans les zones cérébrales impliquées dans la représentation mentale et le contrôle cognitif.

Le paradoxe qui change tout

Mais voici ce qui intrigue le plus Freud : l'enfant semble prendre plus de plaisir à la disparition "fort" qu'au retour "da".

Comment est-ce possible ? Pourquoi répéter volontairement une expérience désagréable ?

Freud observe : "Le jeu complet consistait à faire disparaître l'objet puis à le faire revenir, mais seule la première partie était inlassablement répétée pour elle-même comme jeu, bien qu'il ne fasse pas de doute que le plaisir le plus grand s'attachait au second acte."

Et il conclut : "L'interprétation du jeu devient alors évidente. Il était en relation avec la grande performance culturelle de l'enfant, avec le renoncement pulsionnel qu'il avait accompli en permettant à la mère de s'en aller sans protester."

Cette observation le conduira à remettre en question toute sa théorie. Non, le principe de plaisir ne régit pas tout dans l'inconscient. Il existe quelque chose de plus fondamental encore : le besoin de maîtriser psychiquement l'expérience traumatique, même au prix de sa répétition. C'est ce qu'il appellera la "compulsion de répétition", qui jouera un rôle central dans sa théorie des pulsions de la pulsion de mort.

Tout se joue là, dans ce fil tendu entre présence et absence. L'enfant ne cherche pas simplement le plaisir du retour. Il cherche la maîtrise, la possibilité de transformer une expérience subie en action volontaire. C'est une conquête de liberté psychique qui engage toute la dimension pulsionnelle de son développement.

En consultation : quand le jeu n'a pas pu se jouer

Je rencontre régulièrement des adultes qui n'ont jamais vraiment pu jouer au fort-da.

Leurs histoires sont différentes, mais un fil commun les relie : des séparations précoces trop brutales, non préparées, indiciblessouvent à l'origine de troubles mentaux durables.

Mathilde, 32 ans, hospitalisée six mois à l'âge de deux ans sans que ses parents puissent rester avec elle. Cette séparation précoce a constitué un véritable traumatisme. À cette époque, dans les années 90, les hôpitaux pédiatriques limitaient encore drastiquement les visites. Aujourd'hui, elle présente un trouble anxieux d'abandon, elle ne supporte pas la solitude et enchaîne les relations amoureuses pour ne jamais se retrouver seule. Le week-end où son compagnon part voir sa famille devient une épreuve insurmontable réactivant l'angoisse archaïque. Elle remplit frénétiquement son agenda, incapable de rester seule avec elle-même. Ses mécanismes de défense privilégient l'évitement et l'hyperactivité.

Thomas, 45 ans, dont la mère a fait une grave dépression post-partum. Pendant ses deux premières années, il a été gardé par différentes personnes, sans constance ni continuité. Il s'est construit dans une auto-suffisance défensive qui le protège des autres mais aussi de toute intimité véritable. "Je n'ai besoin de personne", répète-t-il. Mais derrière cette armure narcissique se cache une terreur archaïque de l'abandon. Son fonctionnement pathologique alterne entre retrait affectif et agressivité défensive dès qu'on approche de sa vulnérabilité.

Sophie, 28 ans, placée en famille d'accueil à quatre ans après des maltraitances. Elle fait des cauchemars récurrents où elle cherche quelque chose qu'elle a perdu sans jamais le retrouver. La dimension somatique est présente : tensions corporelles, maux de ventre avant chaque séance. En séance, elle a du mal à partir, multiplie les "encore une question" au moment de quitter le cabinet. Chaque fin de séance réactive la séparation traumatique jamais élaborée. Sa psychopathologie révèle des éléments dépressifs mêlés à une angoisse d'abandon proche de la phobie.

Ces enfants qui ont vécu des ruptures dans la continuité des soins, des abandons réels ou ressentis comme tels, n'ont pas pu élaborer cette capacité fondamentale. Le jeu symbolique leur est resté inaccessible. L'absence n'est pas devenue représentable : elle est restée terreur brute, trou noir psychique, trauma non symbolisé qui continue d'agir inconsciemment.

Les apports de la théorie de l'attachement

Les travaux de John Bowlby sur l'attachement, développés dans les années 1950-1970, viendront compléter la compréhension analytique freudienne du fort-da. Bowlby, psychiatre et psychanalyste, montrera que les séparations précoces ont des effets mesurables sur le développement psychique de l'enfant.

Il identifiera différents "styles d'attachement" qui se forment dans la petite enfance et influencent toute la vie relationnelle adulte. L'attachement "sécure" se développe quand l'enfant a pu expérimenter des séparations progressives, préparées, avec des retours fiables. L'attachement "insécure évitant" correspond aux enfants qui, comme Thomas, ont appris à ne compter que sur eux-mêmes. L'attachement "insécure anxieux" caractérise ceux qui, comme Mathilde, vivent dans la terreur de l'abandon.

Mary Ainsworth, collaboratrice de Bowlby, développera le célèbre test de "la situation étrange" qui permet d'observer comment l'enfant gère la séparation et les retrouvailles avec sa mère dans un contexte expérimental. On y voit concrètement les différentes stratégies comportementales que développent les enfants - certains jouent tranquillement (attachement sécure), d'autres s'effondrent (attachement anxieux), d'autres encore semblent indifférents (attachement évitant).

L'approche systémique, quant à elle, nous rappelle que la capacité de séparation de l'enfant s'inscrit dans un système familial plus large. Le fort-da ne se joue pas seulement entre l'enfant et sa mère, mais dans une constellation relationnelle qui inclut le père, la fratrie, l'environnement élargi. Certaines familles favorisent l'autonomisation progressive, d'autres maintiennent des liens fusionnels qui entravent la séparation.

Lire aussi Comment distinguer attachement et amour profond ?

Créer pour ne pas sombrer

Ce que nous enseigne le fort-da dépasse largement la petite enfance.

La séparation n'est jamais seulement une perte à supporter passivement. Elle peut devenir le moteur d'une formidable créativité psychique.

L'enfant invente, crée du jeu, du symbole, du sens face au vide laissé par l'absence. Cette capacité créatrice face à la perte nous accompagne - ou devrait nous accompagner - toute la vie.

Winnicott prolongera magnifiquement cette intuition freudienne avec sa théorie de l'objet transitionnel. Ce doudou, cette peluche usée jusqu'à la corde que l'enfant ne quitte jamais, n'est ni tout à fait maman ni tout à fait un objet extérieur. Il habite un espace intermédiaire, une zone de jeu où se prépare doucement la séparation.

Il écrira : "C'est en jouant, et seulement en jouant, que l'individu, enfant ou adulte, est capable d'être créatif et d'utiliser sa personnalité tout entière. C'est seulement en étant créatif que l'individu découvre le soi."

Les mille visages du fort-da adulte

Nous ne cessons jamais vraiment de jouer au fort-da.

Toute notre vie, nous rencontrons de nouvelles séparations qui réactivent ces expériences archaïques.

Le départ des enfants qui quittent la maison familiale. La perte d'un être cher. Les ruptures amoureuses qui ravivent la blessure d'abandon. La retraite qui nous sépare brutalement de notre identité professionnelle. Le vieillissement qui nous éloigne progressivement de notre propre corps, de nos capacités, de notre jeunesse.

Chacune de ces séparations nous demande de retrouver cette capacité infantile : transformer la perte en création, l'absence en présence symbolique, le vide en espace de jeu psychique.

Les adultes qui y parviennent gardent cette souplesse, cette plasticité. Ils écrivent leur journal après une rupture, transformant la douleur en récit. Ils peignent, jardinent, cuisinent, bricolent. Ils créent des rituels pour maintenir le lien avec les absents : la bougie qu'on allume pour le défunt, la photo qu'on regarde, la recette qu'on refait. Ils transforment.

Ceux qui n'y arrivent pas oscillent entre deux positions également douloureuses. Soit un accrochage désespéré - ces personnes qui transforment la chambre de leur enfant parti en sanctuaire, qui ne peuvent jeter aucun objet du défunt, qui appellent vingt fois par jour. Soit un déni radical - ceux qui effacent toute trace, qui "tournent la page" trop vite, qui fuient dans l'activisme pour ne rien sentir.

La dimension culturelle de la séparation

Il est important de noter que la manière dont on apprend à se séparer est profondément marquée culturellement et émotionnellement.

Dans les sociétés occidentales contemporaines, l'autonomie précoce est valorisée. On encourage rapidement l'enfant à dormir seul, à jouer seul, à se débrouiller seul.

Dans d'autres cultures, le portage prolongé, le co-sleeping (dormir avec l'enfant), le maternage proximal sont la norme. L'autonomie se construit différemment, souvent plus tardivement mais pas forcément moins solidement.

Le psychiatre Boris Cyrulnik rappelle que dans certaines sociétés traditionnelles africaines, les bébés sont portés en permanence par leur mère ou d'autres membres de la famille élargie pendant les premiers mois. La séparation progressive se fait ensuite collectivement, l'enfant passant de bras en bras dans un environnement stable et prévisible.

Il n'y a pas un seul "bon" modèle. Ce qui compte, c'est la cohérence entre les pratiques culturelles et l'environnement psychique qu'elles créent. Le fort-da freudien nous enseigne un principe universel - la nécessité de symboliser la séparation - mais les modalités concrètes varient infiniment.

Chaque culture développe ses propres rituels de séparation, ses propres façons de gérer l'absence et le manque affectif. Ces variations culturelles n'invalident pas le concept freudien : elles en montrent au contraire l'universalité sous des formes diverses.

Les chiffres de la séparation

Les recherches en psychologie du développement révèlent que 60 à 65% des enfants développent un attachement sécure, contre 20-25% d'attachement insécure évitant et 10-15% d'attachement anxieux. Les enfants hospitalisés avant deux ans sans présence parentale ont deux à trois fois plus de risques de développer des troubles anxieux à l'âge adulte. Entre 18 et 24 mois, période du fort-da freudien, le cerveau connaît une croissance exceptionnelle avec une augmentation de 240% des connexions synaptiques dans le cortex préfrontal, zone cruciale pour la symbolisation et la gestion émotionnelle.

Dans le cabinet de psychothérapie, les vacances du thérapeute

En thérapie psychothérapeutique, ces enjeux resurgissent avec une acuité particulière.

Les interruptions de séances, mes propres vacances, deviennent autant d'occasions de travailler ces séparations archaïques qui n'ont jamais pu être élaborées.

Certains patients annulent la séance qui précède la coupure - partir avant d'être quitté, rejouer activement le fort-da. D'autres multiplient les urgences le dernier jour, tentant inconsciemment d'empêcher la séparation. D'autres encore arrivent après la pause en ayant "oublié" nos échanges précédents, comme si rien ne pouvait se maintenir dans l'absence.

J'ai en mémoire Claire, qui après chaque interruption de plus d'une semaine, arrive en séance comme si nous nous rencontrions pour la première fois. Elle me redemande mon prénom, l'adresse du cabinet. C'est sa manière de dire que dans l'absence, je cesse d'exister pour elle. Elle n'a pas pu construire cette permanence de l'objet dont nous parlions plus haut. On retrouve ici des mécanismes proches de certains troubles de la personnalité.

À l'inverse, Marc m'envoie systématiquement un email pendant mes vacances, sous prétexte d'une question administrative. Il a besoin de cette preuve que je continue d'exister, que je réponds, que le lien tient malgré la distance. Cette réassurance constante témoigne d'une fragilité narcissique qui demande à être travaillée.

Ces manifestations ne sont pas des résistances à combattre. Elles sont la matière même du travail psychothérapeutique. Dans le transfert se rejoue ce qui n'a pas pu se jouer dans l'enfance. Et cette fois, il y a quelqu'un pour accueillir, nommer, donner du sens à ces mouvements.

Progressivement, la séparation devient pensable. Le patient peut dire : "J'ai peur que vous m'oubliiez", "J'ai peur de ne pas retrouver le fil après la coupure", "J'ai peur que vous disparaissiez". Et dans cet énoncé même, quelque chose se transforme. L'angoisse archaïque devient parole, donc représentation, donc matériau symbolisable.

Certains patients développent même une véritable culpabilité à l'idée que leurs besoins puissent "déranger" le psychothérapeute, reproduisant des schémas infantiles où l'expression du manque était vécue comme illégitime ou dangereuse.

Névrose, psychose et séparation : les enjeux psychopathologiques

La manière dont se joue - ou ne se joue pas - le fort-da a des implications majeures pour la structuration psychique.

En psychologie clinique, on observe que les différentes organisations psychopathologiques entretiennent un rapport spécifique à la séparation.

Dans la névrose, la séparation a été suffisamment élaborée pour que le sujet puisse la penser, mais elle reste source d'angoisse et de conflits inconscients. Le névrosé peut se séparer, mais non sans symptômes : l'angoisse, les phobies, les obsessions viennent témoigner de cette difficulté persistante.

Dans la psychose en revanche, la séparation primordiale n'a pas pu s'opérer. L'absence n'est pas symbolisable : elle équivaut à un effondrement, un morcellement. Le psychotique n'a pas pu construire cette permanence interne de l'objet qui permettrait de supporter son absence. D'où les angoisses d'anéantissement, les troubles graves de l'identité, la confusion entre soi et l'autre.

Les états limites, ou organisations borderline, se situent dans un entre-deux particulièrement douloureux. La séparation y est vécue comme une menace d'abandon catastrophique, générant une angoisse massive et des comportements désespérés pour maintenir le lien - ou au contraire pour le rompre avant d'être quitté.

Sexualité et séparation : les liens pulsionnels

Freud lui-même établira des liens entre la maîtrise de la séparation et le développement de la sexualité infantile. Le jeu du fort-da s'inscrit dans ce qu'il appelle l'organisation génitale infantile, période où l'enfant découvre progressivement son autonomie corporelle et psychique.

La capacité à se séparer rejoint la capacité à gérer l'absence de satisfaction immédiate des pulsions. L'enfant apprend progressivement à différer, à attendre, à supporter le manque - autant de compétences psychiques essentielles pour le développement ultérieur.

Dans la vie adulte, ces enjeux se retrouvent dans la sexualité et l'intimité amoureuse. La capacité à s'engager dans une relation tout en préservant son autonomie, à supporter les absences temporaires du partenaire sans angoisse excessive, à gérer les frustrations inévitables de la vie à deux : tout cela plonge ses racines dans ces premiers jeux de séparation.

Une conquête toujours recommencée

L'apprentissage de la séparation n'est jamais définitivement acquis.

Il se refait, se retravaille, s'approfondit à chaque étape de l'existence. Nous sommes tous des Ernst lançant et ramenant notre bobine, cherchant inlassablement à apprivoiser l'absence.

La différence tient peut-être dans notre capacité à transformer cette compulsion en création véritable. À faire de nos pertes non pas des traumatismes qui se répètent à l'identique, mais des expériences qui nous enrichissent, nous ouvrent, nous rendent plus humains.

Certaines séparations nous font grandir. Elles nous apprennent notre force, notre capacité de résilience, notre créativité psychique. D'autres nous figent dans la répétition stérile, nous enferment dans la terreur archaïque.

Ce qui fait la différence ? Probablement la qualité de nos premières expériences de séparation. Mais aussi notre capacité, tout au long de la vie, à chercher de l'aide quand c'est nécessaire, à mettre des mots sur nos angoisses, à créer du sens plutôt que de subir le non-sens.

L'accompagnement thérapeutique, qu'il soit d'inspiration analytique, comportementale, ou systémique, peut offrir cet espace pour rejouer et élaborer ces séparations manquées. Le travail psychothérapeutique permet de transformer progressivement l'angoisse brute en représentation pensable.

À retenir

Le jeu du fort-da nous enseigne que :

  • La séparation ne se subit pas, elle se travaille psychiquement
  • La capacité de symbolisation transforme l'absence insupportable en présence mentale
  • Le jeu et la créativité sont nos outils fondamentaux face à la perte
  • Ces apprentissages précoces conditionnent notre rapport adulte aux séparations
  • Les troubles mentaux et psychopathologiques sont souvent liés à des séparations précoces mal élaborées
  • Il n'est jamais trop tard pour élaborer ce qui n'a pas pu se jouer

Questions à se poser :

  • Quelle est ma "bobine" ? Quel objet, quel rituel, quelle création m'aide à apprivoiser les absences ?
  • Comment ai-je géré mes séparations importantes ? Plutôt en fuyant, en m'accrochant, ou en transformant ?
  • Qu'est-ce qui, en moi, résiste encore à certaines séparations nécessaires ?
  • Ai-je développé des rituels créatifs pour maintenir le lien avec ce qui n'est plus ?
  • Mes réactions face à la séparation révèlent-elles des mécanismes de défense inconscients ?

Le saviez-vous ?

À 18 mois, l'âge du petit Ernst observé par Freud, un enfant possède en moyenne un vocabulaire de 50 mots seulement.

Pourtant, ces quelques mots suffisent pour accomplir une révolution psychique majeure : transformer l'absence terrifiante en jeu maîtrisé. Les neurosciences confirment aujourd'hui que cette période correspond à un pic de développement cérébral, avec la maturation rapide des zones impliquées dans la pensée symbolique. Le simple "fort-da" représente donc bien plus qu'un jeu : c'est le témoin observable d'une véritable transformation neurologique et psychique.

Le petit Ernst nous tend un fil invisible à travers les décennies. Un fil qui relie la bobine de son enfance à nos propres absences, nos propres pertes. Et si la question n'était pas d'arrêter de jouer au fort-da, mais d'apprendre à le jouer mieux, avec plus de liberté, plus de créativité, plus de vie ?

Quelle est votre bobine ?

Par Frédérique Korzine,
psychanalyste à Versailles
Pour un soutien personnel ou professionnel, je vous propose un suivi adapté à vos besoins favorisant bien-être et épanouissement, à Versailles.

Psychanalyse, hypnose, coaching, supervision et thérapies brèves.

Vous pourriez être intéressé(e) par...

Vous pourriez également être curieux(se) de...