Et si fuir n'était pas lâche ? L'éloge de la fuite selon Henri Laborit
1/2/2026

Et si fuir n'était pas lâche ? L'éloge de la fuite selon Henri Laborit

« Imaginez, quand l'autre type est venu chercher la bagarre, mon mari m'a attrapée par la main et m'a dit "on s'en va" ! » La femme qui me raconte cette scène en consultation a encore dans la voix ce mélange de honte et d'incompréhension. Son mari aurait dû se battre, non ? Défendre son honneur ? Et pourtant, il a choisi de partir. Lâcheté ? Et si nous nous trompions complètement sur la fuite ? En 1976, le biologiste et philosophe Henri Laborit publiait un ouvrage qui allait bouleverser notre compréhension du comportement humain : Éloge de la fuite. Non, ce n'est pas une ode à la lâcheté. C'est une réhabilitation radicale d'un mécanisme de survie fondamental, trop souvent confondu avec l'abandon.

Table des matières

La découverte qui change tout : l'inhibition de l'action

Laborit n'était pas qu'un intellectuel de salon. Chirurgien, biologiste, chercheur en neurophysiologie, il a passé sa vie à observer comment les organismes vivants réagissent face au danger. Et ce qu'il a découvert remet en question des siècles de morale.

Face à une menace, trois réactions sont possibles : Fight, Flight, Freeze

La lutte : affronter le danger de front.

La fuite : se soustraire à la situation menaçante.

L'inhibition de l'action : quand ni la lutte ni la fuite ne sont possibles, le corps et l'esprit se figent dans une immobilité toxique.

C'est cette troisième voie qui nous détruit. L'employé coincé dans un poste où il est humilié mais ne peut partir faute de moyens. La femme prise au piège d'une relation destructrice mais sans ressources pour s'en extraire. L'étudiant paralysé par des attentes familiales écrasantes. Tous vivent ce que Laborit appelait l'inhibition de l'action :

un état où l'action salvatrice est empêchée, où la fuite devient impossible, et où le corps paie le prix de cette impuissance.

Quand fuir est une victoire

Laborit l'affirme avec force :

« La fuite n'est pas une lâcheté, c'est une stratégie de survie. »

Car fuir, c'est refuser l'inhibition. C'est dire non à la soumission résignée. C'est préserver son intégrité psychique en créant de la distance avec ce qui nous détruit.

Pensez à cet ami qui a quitté son entreprise du jour au lendemain après des années de harcèlement moral. Pensez à cette femme qui a rompu avec sa famille toxique. Pensez à cet homme qui a tout plaqué pour partir vivre ailleurs. Lâches ? Non. Survivants.

Ce qui les a sauvés, ce n'est pas le courage de rester et d'endurer. C'est l'intelligence de partir avant que l'inhibition ne les broie. Avant que le stress chronique ne les consume. Avant que la dépression ne s'installe.

Laborit rappelle une vérité que notre culture préfère ignorer : le corps ne ment pas. Quand la situation est invivable, il le signale par l'anxiété, les troubles du sommeil, les somatisations. Ces symptômes ne sont pas des faiblesses à combattre mais des alarmes à écouter. Fuir, dans ce contexte, n'est pas céder à la peur mais honorer la sagesse du corps.

La fuite créatrice : réinventer sa liberté

Mais Laborit va plus loin. Il distingue deux types de fuite :

La fuite passive : l'évitement, l'addiction, la procrastination. On ne résout rien, on diffère simplement la confrontation avec la souffrance.

La fuite créatrice : celle qui transforme la contrainte en liberté, l'impasse en nouveau chemin.

La fuite créatrice, c'est l'artiste qui transmute sa souffrance en œuvre. C'est le chercheur qui trouve dans l'abstraction scientifique un refuge face à l'absurdité du monde. C'est la mère qui reconstruit sa vie après avoir quitté un foyer violent. C'est tous ceux qui, au lieu de se soumettre ou de s'effondrer, inventent un ailleurs.

Cette distinction est essentielle en thérapie. Je ne compte plus les patients qui s'accusent de « fuir leurs problèmes » parce qu'ils envisagent de quitter un environnement destructeur. Ma question est toujours la même : « Fuyez-vous vers quelque chose ou seulement loin de quelque chose ? »

La fuite créatrice, c'est celle qui ouvre un horizon. Pas celle qui nous enferme dans l'évitement.

Les fausses fuites : quand partir devient éviter

Attention : toutes les fuites ne se valent pas.

Et c'est là que Laborit nous oblige à un examen de conscience rigoureux.

Il existe une forme de fuite qui n'a rien de créateur : celle qui consiste à consommer les relations et les situations pour les jeter dès qu'elles deviennent exigeantes. Zapper d'un emploi à l'autre au premier conflit. Rompre systématiquement dès qu'une relation demande un effort. Fuir toute forme d'engagement ou de profondeur. Changer de ville, de projet, d'entourage dès que la réalité résiste.

Ce n'est pas fuir une situation toxique. C'est fuir la responsabilité de la relation elle-même.

La différence est capitale :

La fuite créatrice consiste à partir d'un système qui nous détruit, où l'inhibition de l'action nous paralyse, où rester nous coûte notre intégrité.

La fuite consumériste consiste à fuir systématiquement tout ce qui demande un effort relationnel : la confrontation, l'élaboration, la maturation d'un lien, la patience d'une construction. On ne fuit pas une menace réelle. On fuit l'inconfort inhérent à toute relation authentique, à tout projet qui prend du temps.

Dans le premier cas, on se sauve. Dans le second, on s'évite soi-même.

Comment les distinguer ?

Est-ce que je fuis une situation objectivement destructrice, ou est-ce que je fuis la complexité normale de toute relation ? Il y a une différence entre quitter un environnement qui vous détruit systématiquement et partir à la première difficulté parce que "ça ne devrait pas être compliqué".

Est-ce que je pars vers quelque chose, ou est-ce que je répète un schéma de départ ? Si vous enchaînez les ruptures, les changements, les recommencements sans jamais construire nulle part, ce n'est probablement pas de la fuite créatrice mais de l'évitement chronique.

Est-ce que j'assume la responsabilité de mon départ ? La fuite créatrice suppose qu'on ferme (même imparfaitement) ce qu'on laisse derrière. L'évitement, lui, consiste à disparaître, à laisser l'autre gérer seul les conséquences.

Est-ce que je me sens plus libre ou plus vide après ? La vraie fuite créatrice apporte du soulagement, de la respiration, un espace pour reconstruire. La fuite consumériste laisse souvent un sentiment de répétition mécanique, de vide, de solitude chronique.

En thérapie, je vois beaucoup de personnes qui confondent les deux. Elles viennent me voir après avoir tout quitté une énième fois, épuisées, avec le sentiment de tourner en rond. « Je fuis toujours », disent-elles. En réalité, elles ne fuient rien. Elles évitent de rencontrer l'autre, de se rencontrer elles-mêmes, d'affronter ce qui fait mal en elles. C'est l'exact inverse de ce que Laborit défendait.

La fuite créatrice demande du courage.

Celui d'assumer son départ, d'en porter la responsabilité, de construire quelque chose ensuite. La fuite consumériste, elle, ne demande que de l'évitement répété. C'est confortable sur le moment, toxique sur la durée.

Les systèmes qui nous empêchent de fuir

Pourquoi avons-nous tant de mal à légitimer la fuite ?

Laborit pointe du doigt les structures sociales qui glorifient l'endurance et diabolisent le départ.

Sur le plan psychologique et psychiatrique, l’inhibition prolongée épuise l’organisme.

« Tenir bon », « ne pas abandonner », « rester coûte que coûte » : notre culture valorise la persévérance au point d'en faire une vertu morale absolue. Résultat ? Des millions de personnes prisonnières de situations toxiques, coincées par la culpabilité, la peur du jugement, ou l'intériorisation d'un idéal de sacrifice.

Pire encore : nos sociétés créent des doubles contraintes, ces situations où chaque option mène à l'échec.

L'employé doit rester productif mais ne reçoit aucun moyen pour y parvenir. La mère doit être parfaite mais sans soutien. L'étudiant doit réussir mais sous une pression écrasante. Quand la fuite est rendue impossible – par la précarité économique, les obligations familiales, les pressions sociales – l'inhibition de l'action devient la norme.

Comme l’avait déjà pressenti Freud, le conflit non symbolisé tend à se loger dans le corps.

Et c'est là que se nichent l'anxiété chronique, l'épuisement professionnel, les dépressions rebelles à tout traitement. Ce ne sont pas des pathologies individuelles. Ce sont les symptômes d'un système qui enferme.

Comment savoir quand fuir ?

Question difficile. Parce que toute situation comporte son lot de frustrations, et que la vie n'est jamais un long fleuve tranquille.

Alors comment distinguer l'inconfort temporaire de la toxicité profonde ? Quand faut-il s'accrocher et quand faut-il partir ?

Laborit ne donne pas de recette. Mais son travail nous offre des repères :

Écoutez votre corps. Si votre organisme réagit avec persistance (insomnies, tensions, symptômes physiques récurrents), c'est un signal. Le corps détecte l'inhibition avant que l'esprit ne l'admette.

Interrogez vos marges de manœuvre. Pouvez-vous agir dans cette situation ? Avez-vous un pouvoir réel pour la changer, ou êtes-vous coincé dans une impuissance chronique ?

Sondez l'horizon. Si vous partez, vers quoi allez-vous ? La fuite créatrice suppose un projet, même modeste. Fuir dans le vide mène rarement à la libération.

Mesurez le coût de rester versus le coût de partir. Parfois, la peur du changement nous fait surestimer les risques du départ et minimiser les dégâts de l'immobilisme.

Et surtout, ne vous laissez pas culpabiliser par ceux qui ont intérêt à ce que vous restiez. Votre famille qui vous reproche de « briser l'unité ». Votre employeur qui invoque votre « manque de loyauté ». Votre partenaire qui parle de « lâcheté ». Ces discours sont souvent les gardiens d'un système qui vous piège.

En psychothérapie : accompagner la fuite sans jugement

Beaucoup de patients consultent un psychothérapeute en se croyant “faibles”, alors qu’ils sont surtout coincés dans une logique de survie.

En consultation, je vois régulièrement des personnes qui ont trop attendu pour partir. Elles arrivent épuisées, vidées, parfois déjà effondrées. « J'aurais dû partir il y a des années », disent-elles.

Mon travail n'est pas de les convaincre de rester ou de partir. C'est de les aider à retrouver leur capacité d'agir.

Parce que l'inhibition de l'action produit précisément cela : une paralysie décisionnelle.

On ne sait plus si on peut partir, si on a le droit, si c'est bien ou mal. On tourne en boucle dans l'ambivalence. On attend un signe, une permission, une certitude qui ne viendra jamais.

Alors je pose des questions simples :

« Qu'est-ce qui vous retient vraiment ? »

« Si vous partiez demain, qu'est-ce qui changerait pour vous ? »

« Dans cinq ans, si vous êtes toujours là, comment vous sentirez-vous ? »

« Si un être cher vivait la même situation, que lui conseilleriez-vous ? »

Ces questions ne donnent pas de réponse. Elles rouvrent le champ des possibles. Elles dégèlent l'inhibition. Elles rappellent qu'on a toujours, même infime, une marge de manœuvre.

Et parfois, cette marge, c'est simplement le droit de partir.

Dans la clinique quotidienne, de nombreux thérapeutes, psychologues, psychothérapeutes et psychiatres constatent que l’anxiété, le mal-être, les symptômes psychiques ou les troubles mentaux ne relèvent pas uniquement d’une fragilité individuelle, mais souvent d’une impasse comportementale prolongée. Lorsque le psychisme reste coincé dans une situation perçue comme inévitable, une véritable psychopathologie peut émerger : états anxieux, névrose, somatisations, troubles du sommeil, voire tableaux traumatiques proches du stress post-traumatique.

D’un point de vue psychothérapeutique, qu’il s’agisse d’une approche analytique, intégrative, psycho, ou issue des TCC / thérapies comportementales, la question centrale devient alors : comment restaurer une capacité d’action là où l’organisme s’est figé ? Car guérir ne signifie pas toujours s’adapter à l’insupportable, mais parfois reconnaître qu’un départ est une condition de guérison.

Les approches comportementales comme les approches psychodynamiques convergent ici : l’absence d’issue abîme la santé mentale.

De nombreux praticiens observent que, chez certains patients, la fuite pensée, préparée et accompagnée constitue un véritable levier thérapeutique. Elle permet de sortir d’un contexte pathogène, de réduire la charge neuro liée au stress chronique, et de prévenir l’installation de troubles du comportement durables.

Conclusion : réhabiliter la fuite

Henri Laborit nous lègue une leçon précieuse :

fuir n'est pas toujours renoncer. Parfois, c'est se sauver.

Dans une société qui valorise l'endurance à tout prix, cette réhabilitation de la fuite est une révolution silencieuse. Elle nous invite à questionner nos fidélités toxiques, nos persévérances mortifères, nos courages mal placés.

Elle nous rappelle aussi que la fuite créatrice n'est pas une démission mais une reconquête. Celle de notre liberté. De notre intégrité. De notre droit à respirer.

Alors la prochaine fois que vous ressentirez cette envie irrépressible de tout plaquer, cette pulsion de partir sans vous retourner, ne la chassez pas trop vite. Interrogez-la. Peut-être n'est-elle pas lâcheté. Peut-être est-elle sagesse.

Si vous vous reconnaissez dans cet article, si vous vous sentez coincé dans une situation où ni la lutte ni la fuite ne semblent possibles, peut-être est-il temps d'en parler. Non pour trouver LA solution miracle, mais pour rouvrir le champ des possibles. Pour réapprendre que vous avez le droit de respirer. Le droit de partir, si nécessaire.

Cabinet Psy Coach Versailles – Psychothérapie, EMDR, thérapie systémique

Vos questions fréquentes

Comment savoir si mon envie de fuir est saine ou problématique ?

En psychologie clinique, on distingue l’évitement qui coupe de soi et la fuite qui protège.

Une envie de partir devient saine lorsqu’elle vise à réduire une souffrance psychique persistante, restaurer un sentiment de sécurité et retrouver une capacité d’agir. Elle devient plus problématique lorsqu’elle sert uniquement à anesthésier une angoisse sans transformation possible. Un thérapeute ou un clinicien explore alors si ce mouvement ouvre un horizon ou s’il maintient dans la répétition. Le critère principal reste l’effet produit : davantage de vie, ou davantage d’enfermement.

Peut-on développer des troubles psychiques en restant dans une situation invivable ?

Oui.

Une exposition prolongée à une situation vécue comme inchangeable peut favoriser des troubles psychiques tels que l’anxiété chronique, l’épuisement émotionnel, les troubles du sommeil, les somatisations ou des états dépressifs. Le psychisme tente de s’adapter à un environnement devenu pathologique, mais cette adaptation a un coût. Avec le temps, des manifestations proches du traumatique peuvent apparaître. Un psychologue ou un psychiatre peut aider à évaluer si les symptômes sont directement liés à cette inhibition de l’action.

La fuite peut-elle faire partie d’un processus thérapeutique ?

Oui, dans certaines approches psychothérapeutiques, quitter une situation destructrice constitue un acte structurant.

La fuite devient alors un mouvement thérapeutique car elle permet d’introduire de la distance, de la sécurité et de la respiration psychique. Sans cet espace minimal, le travail intérieur reste souvent bloqué. Partir ne règle pas tout, mais peut créer les conditions nécessaires pour qu’une élaboration devienne possible, notamment dans une approche psychodynamique ou intégrative.

Pourquoi est-il parfois si difficile de partir, même quand on souffre ?

Parce que l’inhibition de l’action agit comme une paralysie interne.

La personne peut se sentir coincée entre peur de perdre, culpabilité, loyauté inconsciente et contraintes matérielles. Ce conflit interne entretient la souffrance psychique et renforce les symptômes. Même lorsque la situation est douloureuse, l’inconnu peut sembler plus menaçant que le connu. En thérapie, on travaille souvent à restaurer un sentiment de choix avant toute décision concrète.

Fuir signifie-t-il refuser d’affronter ses problèmes ?

Pas nécessairement.

Fuir peut être une manière de cesser de subir une situation qui dépasse ses ressources actuelles. Dans une approche psychodynamique, on considère parfois que rester dans un contexte toxique empêche toute élaboration réelle. Partir peut devenir une condition préalable pour penser, comprendre et symboliser ce qui s’est joué. L’affrontement ne consiste pas toujours à rester, mais parfois à reconnaître ses limites et à se protéger.

La thérapie comportementale est-elle utile quand on se sent bloqué ?

Oui.

La thérapie comportementale peut aider à identifier les pensées automatiques, les peurs anticipées et les scénarios catastrophes qui alimentent le blocage. Elle permet de tester progressivement de nouveaux comportements et de réduire l’anxiété associée au changement. Elle peut être associée à d’autres approches thérapeutiques afin d’explorer aussi la dimension émotionnelle et relationnelle du conflit intérieur.

Qui consulter quand on hésite à partir ?

Un psychologue, un psychothérapeute ou un praticien formé peut accompagner ce questionnement.

L’objectif n’est pas de dire quoi faire, mais d’aider à clarifier les enjeux, les peurs, les désirs et les loyautés invisibles. Un bon cadre thérapeutique offre un espace sécurisé où l’ambivalence peut être pensée sans pression. C’est souvent ce travail qui permet de retrouver une position plus libre.

La fuite peut-elle favoriser la guérison ?

Oui, dans certains cas. La guérison ne passe pas toujours par l’endurance.

Sortir d’un environnement destructeur peut diminuer le stress chronique, soulager des manifestations corporelles et redonner accès aux ressources internes. Cela ne constitue pas une solution magique, mais souvent un premier pas essentiel. C’est à partir de cette respiration retrouvée qu’un travail psychothérapeutique plus profond devient possible.

Par Frédérique Korzine,
psychanalyste à Versailles
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Psychanalyse, hypnose, coaching, supervision et thérapies brèves.

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