
Malaise dans la virilité : de quoi le masculinisme est-il le symptôme ?... Le retour discret, mais menaçant, d’un fantôme viril. Il rôde dans l’ombre. Pas comme un cri, non, plutôt comme un souffle. Un soupçon. Le masculinisme ne revient pas en fanfare, mais en écho. Un écho rance qui s’infiltre dans les blagues de comptoir, les hashtags rageurs et les forums saturés de ressentiment. Il se glisse dans les « On ne peut plus rien dire », dans les regards torves jetés à #MeToo, ou dans le soupir d’un jeune homme fatigué « d’être accusé d’avance ». Mais s’il revient, ce n'est plus le même. Il est plus jeune, plus souterrain, plus algorithmique. Moins dans la domination brute que dans une posture victimaire stratégiquement recyclée. S’agit-il d’un simple retour en arrière… ou d’un symptôme bien contemporain ?
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Puis, tout a changé.
Les femmes ont conquis des droits, elles sont devenues indépendantes, elles ont revendiqué une égalité pleine et entière. Le modèle patriarcal a été remis en question, et avec lui, l’image traditionnelle de l’homme.
Ce bouleversement a ouvert des horizons, mais il a aussi laissé certains hommes face à un grand vide.
Cette question, profonde et existentielle, est au cœur de la montée du masculinisme.
Alors que les jeunes filles adhèrent de plus en plus aux valeurs féministes, les garçons, eux, décrochent. Certains même s’enfoncent dans des positions conservatrices, hostiles, voire ouvertement antiféministes.
Le sentiment de persécution chez certains hommes
Mais d’où vient ce malaise ? Pourquoi ce ressenti d’être "les nouvelles victimes", chez ceux que l’histoire a longtemps placés tout en haut de l’échelle ?
Mais l'effritement de ce modèle a laissé certains hommes face à une question vertigineuse, vécue parfois comme un véritable traumatisme identitaire : « Si je ne suis plus celui qui décide, qui suis-je ? »
Pour comprendre ce malaise, il faut quitter la sociologie pour l'écoute analytique. Freud nous a appris que le retour du refoulé est souvent fracassant. Le masculinisme actuel ne serait-il pas la résurgence de pulsions refoulées qui n'ont pas trouvé d'issue dans la parole ? Ce n'est pas la virilité qui est en crise, c'est la capacité à symboliser sa perte. Face à cette menace intrapsychique, le sujet mobilise des mécanismes de défense rigides. Le discours masculiniste agit alors comme une tentative désespérée de colmater l'angoisse, une réponse comportementale à une souffrance inconsciente. Faute de pouvoir élaborer ce deuil, l'énergie pulsionnelle se transforme en agressivité tournée vers l'Autre, ou en ressentiment figé.
Mais de quoi parle-t-on au juste ?
Du silence émotionnel élevé au rang de vertu ?
Du pouvoir sans partage, version patriarcat 1.0 ?
Du droit de cuissage socialement validé et culturellement recyclé en "virilité naturelle" ?
Il ne vise ni le vrai ni le juste. Il vise le rassurant. Il fournit une enveloppe narrative à la jouissance perdue, un récit qui vient colmater l’angoisse de castration symbolique :
"Si je ne suis plus celui qui tient les rênes… qui suis-je ?"
Ici, cette scène est rétroprojetée : elle convoque un passé idéalisé, non pas pour le restaurer, mais pour éviter d’entrer dans le symbolique d’aujourd’hui — là où les places sont mouvantes, partagées, incertaines.
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Mais le psychisme, lui, ne supporte pas l’immobilité. Et ce que Lacan appelait le refoulé, quand il revient, ne demande jamais la permission. Il s’infiltre, il déborde, il s’exprime — souvent de manière violente, symptômatique, ou radicalisée.
C’est là que le masculinisme mute d’un simple refuge identitaire vers une idéologie défensive, où toute transformation du rapport homme-femme devient vécue comme une attaque.
Et où la demande d’égalité devient un affront personnel.
Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud nomme la pulsion de mort comme cette force tournée vers la répétition, vers la désorganisation, vers la destruction du lien.
Le masculinisme radical — celui qui rejette toute remise en question, qui insulte, qui menace, qui nie les violences faites aux femmes — relève de cette logique mortifère.
Il ne s’agit plus seulement d’un repli identitaire, mais d’un refus actif de la transformation symbolique, d’un rejet de l’altérité, d’un sabotage du processus de subjectivation.
Cette logique se manifeste parfois de manière extrême, politique, géopolitique même.
Ici, le masculin ne se contente plus de refuser le dialogue : il le supprime.
Ce n’est plus l’homme en crise : c’est l’ordre patriarcal devenu pulsion de mort sociale.
Une défense contre l’angoisse, oui — mais une défense qui tue le lien, qui interdit le conflit, qui veut faire taire le féminin plutôt que de l’entendre.
Les réseaux sociaux, les podcasts masculinistes, les vidéos virales sur TikTok ou YouTube mettent en scène des "coachs virils", des gourous de la domination masculine, ou des "anti-féministes assumés", qui récoltent des millions de vues.
Et qui les suit ? Des jeunes hommes. Parfois très jeunes.
On ne parle plus seulement de machisme.
Il n’a pas besoin d’arguments. Il a des slogans, des casquettes rouges, et des mains (soi-disant) énormes.
Il éructe plus qu’il ne parle. Il coupe la parole, impose, ridiculise — tout ce qu’il faut pour plaire à ceux qui confondent leadership avec domination.
Freud aurait probablement souri devant ce tableau vivant du moi idéal hypertrophié, incapable de supporter la contradiction, encore moins la castration symbolique. Trump ne supporte pas de perdre, ni aux élections, ni au golf.
Mais chez ses adeptes, ça fonctionne : il incarne une virilité d’un autre temps, simple, bruyante, binaire. L’homme qui ne doute jamais, même (et surtout) quand il a tort.
Chez lui, le masculinisme prend la forme d’un ordre moral martial : le vrai homme est soldat, père, chef, hétéro, chrétien. Tout ce qui dévie de cette norme devient suspect, voire dangereux.
Il est l'incarnation du surmoi archaïque, intraitable, ultra-conservateur — celui qui condamne, punit, corrige. Le plaisir, le désir, le dialogue ? Trop féminins.
Avec Bolsonaro, la virilité est un combat, pas un lien. C’est l’homme contre le monde, contre les femmes "trop bruyantes", contre les gays "dégénérés", contre les ONG, la planète et l’ONU si nécessaire.
Ici, le masculinisme se veut impérial et glacial. Pas de slogans. Des démonstrations de force.
Poutine ne tweete pas, il annexe. Il ne débat pas, il agit.
Son modèle ? Le père inébranlable, tout-puissant, silencieux. Celui qui n’écoute pas, ne cède pas, ne pleure jamais. L’homme comme rempart, comme forteresse.
Le féminin ? Dissident.
Le queer ? Dégénérescence occidentale.
Le doute ? Un signe de faiblesse.
L’humanité ? Accessoire diplomatique.
Bref, le masculinisme dans sa forme géopolitique armée.
Il ne brandit pas ses muscles, mais ses fusées – ces phallus technologiques dressés vers le ciel, propulsés à coups de milliards et de tweets provocateurs.
Son image est celle du génie solitaire, incompris, en croisade contre les normes, les conventions sociales et le politiquement correct. Il se rêve hors système, tout en pesant sur les bourses mondiales et les imaginaires collectifs.
Ce n’est plus l’homme fort à cheval, c’est l’homme qui veut coloniser Mars, et qui regarde la Terre comme un terrain de jeu dysfonctionnel.
Mais derrière cette toute-puissance apparente, il y a une autre logique à l’œuvre : celle du refus des limites, du refus de l'altérité, de la vulnérabilité. Il ne s’agit plus d’être homme dans le lien, mais homme contre, homme au-dessus.
Le masculinisme version Musk, c’est le surmoi technologique qui méprise le care, la parole, le compromis. Il parle d’avenir, mais rejoue l’éternel fantasme d’un masculin omnipotent, délié du réel, suspendu au-dessus de la mêlée.
Mais que se passe-t-il si cet Autre (les femmes, la société, les institutions) ne renvoie plus une image idéalisée, mais une image questionnante, critique, ambivalente ?
Le masculiniste ne veut pas être vu autrement. Il réclame le retour d’un regard complaisant, d’un reflet glorieux.
Et si ce reflet ne vient pas, il accuse. Il se venge. Il rejette.
Des patients jeunes, brillants, sensibles, mais en lutte contre une honte sourde, persistante, inqualifiable.
Celle d’être "trop gentil", "pas assez viril", "pas assez alpha", comme s’ils étaient fautifs de ne pas correspondre à une norme qu’eux-mêmes ne cautionnent pas.
– celle d’un masculin caricatural, tout-puissant, vertical, saturé d'injonctions à performer ;
– et celle d’une dépossession anxieuse, où toute affirmation de soi semble immédiatement suspecte, voire toxique.
Un lieu où la puissance ne serait pas domination, où la vulnérabilité ne serait pas effacement.
Un lieu encore mal nommé, mal balisé, peu représenté, mais que la psychanalyse peut accompagner, accueillir, ouvrir.
Mais pour les aider à se désidentifier des modèles hégémoniques, sans pour autant perdre leur consistance psychique.
Trouver un masculin désarmé du pouvoir, mais pas désubjectivé.
Un masculin qui ne soit ni dans l’opposition, ni dans la dissolution, mais dans la relation — au désir, au langage, à l’autre.
Et plus tôt encore, chez les adolescents, ce malaise du masculin ne prend pas toujours la forme d’un cri, ni d’une revendication viriliste.Il s’exprime parfois dans un silence opaque, un retrait numérique, un désinvestissement du corps. C’est dans ce terrain-là que se joue aujourd’hui une part silencieuse mais massive de la crise du masculin.
Porte fermée, écran allumé. Dans cet exil numérique, c'est toute l'économie de la libido qui se trouve modifiée. Le monde extérieur, perçu comme trop complexe ou menaçant, est désinvesti au profit d'un univers virtuel où la satisfaction pulsionnelle est immédiate et sans risque.
Ce repli signe souvent une difficulté majeure : celle de la sublimation. Au lieu de transformer leurs émois en créativité ou en lien social, ces adolescents verrouillent leur vie psychique.Leur corps, dimension somatique essentielle, est souvent nié, mis en veille, ou instrumentalisé. La rencontre sexuelle, source potentielle de phobie ou de maladresse, est remplacée par la consommation d'images. Dans cet espace aseptisé, le jeune homme tente d'échapper à la culpabilité et aux aléas de la relation.
En tant que thérapeute, ce que j'entends dans mon cabinet, ce n'est pas une pathologie lourde ou une structure psychotique avérée, mais plutôt une névrose contemporaine marquée par l'évitement. Ces jeunes ne sont pas des "monstres" ; ils sont en panne de récit. Ils cherchent, souvent maladroitement, à éviter que leur fragilité infantile ne soit exposée au grand jour.
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Elle propose un cadre stable là où tout vacille, une adresse là où tout s'effondre, un autre là où règne le même.
Dans le lent travail du transfert, le masculin peut redevenir un devenir, un lieu en mouvement, traversé de doutes, de manques, de mots — et non un costume figé à porter seul, dans la pénombre.
Il ne s’agit pas de dire aux hommes qui ils doivent être.
Mais de les inviter à penser qu’ils ne sont pas tenus d’incarner un rôle archaïque pour exister.
Il y a d’autres masculinités possibles.
Il y a des hommes qui pleurent, qui soignent, qui écoutent, qui doutent, qui créent.
Et ces hommes-là ne sont pas moins virils. Ils sont en train d’inventer quelque chose. Une autre façon d’habiter leur genre. Leur désir. Leur histoire.
D’un point de vue freudien, le masculinisme actuel brouille les pistes entre les structures classiques. S'agit-il d'une névrose collective ? Dans la névrose, le sujet est aux prises avec le refoulement de ses pulsions et la culpabilité. Or, le discours masculiniste radical semble parfois s'affranchir de cette culpabilité. Il se rapproche davantage d'un mécanisme de perversion au sens clinique : le déni de la castration. Le masculiniste refuse la limite, refuse le manque, et tente de restaurer la figure d'un Père tout-puissant, antérieur à la résolution de l'Oedipe.
C’est là que le danger d'une dérive psychotique guette : lorsque le réel (l'égalité femmes-hommes) est forclos, rejeté hors du champ symbolique, il revient sous forme de persécution ("les femmes nous remplacent", "on ne peut plus rien dire").
Dans ma pratique, j'observe que ce repli n'est pas une simple hystérie masculine (qui interrogerait le Maître pour savoir ce qu'est un homme), mais une tentative de figer la psyché dans une topique rigide. Le sujet tente de revenir à une sexualité infantile, nourrie de fantasmes originaires de domination, pour éviter l'angoisse de la rencontre.Cette crispation du narcissisme n'est pas qu'un caprice sociétal ; c'est une défense pathologique contre l'effondrement. Que l'on adopte une lecture lacanienne ou classique, le constat reste le même : ce refus de l'altérité signe une impasse du désir.
Il nous montre que les mutations contemporaines touchent au plus intime : à l’identité, au désir, au sentiment d’exister.
Face à lui, notre rôle n’est pas de moraliser.
Et peut-être surtout : de ne pas abandonner les jeunes hommes à la haine comme seul récit de leur virilité.
« Le masculinisme revient. Mais rien ne dit qu’il doive gagner. À condition d’oser penser le masculin autrement. »