
Malaise dans la virilité : de quoi le masculinisme est-il le symptôme ?... Le retour discret, mais menaçant, d’un fantôme viril. Il rôde dans l’ombre. Pas comme un cri, non, plutôt comme un souffle. Un soupçon. Le masculinisme ne revient pas en fanfare, mais en écho. Un écho rance qui s’infiltre dans les blagues de comptoir, les hashtags rageurs et les forums saturés de ressentiment. Il se glisse dans les « On ne peut plus rien dire », dans les regards torves jetés à #MeToo, ou dans le soupir d’un jeune homme fatigué « d’être accusé d’avance ». Mais s’il revient, ce n'est plus le même. Il est plus jeune, plus souterrain, plus algorithmique. Moins dans la domination brute que dans une posture victimaire stratégiquement recyclée. S’agit-il d’un simple retour en arrière… ou d’un symptôme bien contemporain ?
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Puis, tout a changé.
Les femmes ont conquis des droits, elles sont devenues indépendantes, elles ont revendiqué une égalité pleine et entière. Le modèle patriarcal a été remis en question, et avec lui, l’image traditionnelle de l’homme.
Ce bouleversement a ouvert des horizons, mais il a aussi laissé certains hommes face à un grand vide.
Cette question, profonde et existentielle, se tient au cœur de la montée du masculinisme.
Parmi les jeunes femmes, 75 % estiment qu'il est désavantageux d'être une femme, contre 42 % des jeunes hommes : un écart de 33 points, le plus important observé toutes classes d'âge confondues.
Le HCE distingue deux régimes de sexisme, distinction précieuse pour une oreille clinique. Le sexisme paternaliste, qui perpétue sous couvert de bienveillance une hiérarchie entre les sexes, concerne près de 23 % de la population. Le sexisme hostile, ouvertement agressif et dévalorisant, en touche 17 %, soit près de dix millions de personnes. C'est dans ce second registre que le discours masculiniste trouve son terreau.
Alors que les jeunes filles adhèrent de plus en plus aux valeurs féministes, une part des garçons décroche, certains glissant vers des positions conservatrices, hostiles, parfois ouvertement antiféministes. D'où vient ce malaise ? Pourquoi ce ressenti d'être « les nouvelles victimes » chez ceux que l'histoire avait longtemps placés tout en haut de l'échelle ?
Le sentiment de persécution chez certains hommes
L'effritement de l'ancien modèle a laissé certains hommes face à une question vertigineuse, vécue parfois comme un véritable traumatisme identitaire :
« Si je ne suis plus celui qui décide, qui suis-je ? »
Pour comprendre ce malaise, il faut quitter la sociologie et passer à l'écoute analytique. Freud nous a appris que le retour du refoulé est souvent fracassant. Le masculinisme actuel pourrait bien être la résurgence de pulsions refoulées qui n'ont pas trouvé d'issue dans la parole. Ce qui vacille, c'est moins la virilité elle-même que la capacité à symboliser sa perte. Face à cette menace intrapsychique, le sujet mobilise des mécanismes de défense rigides.
Le discours masculiniste agit alors comme une tentative désespérée de colmater l'angoisse, réponse comportementale à une souffrance inconsciente. Faute de pouvoir élaborer ce deuil, l'énergie pulsionnelle se transforme en agressivité tournée vers l'Autre, ou se fige en ressentiment.
Un monde mythifié où « les hommes savaient être des hommes », où l'autorité paternelle ne se discutait pas, où les rôles étaient clairs, genrés, hiérarchisés. Un monde où l'on ne demandait pas à l'homme de parler de ses émotions, seulement de payer l'addition.
Mais de quoi parle-t-on au juste ? Du silence émotionnel élevé au rang de vertu ? Du pouvoir sans partage, version patriarcat 1.0 ? Du droit de cuissage socialement validé, puis culturellement recyclé en « virilité naturelle » ?
Ce fantasme d'un âge d'or viril, comme tous les fantasmes, résiste à l'analyse. Il ne vise ni le vrai ni le juste. Il vise le rassurant. Il fournit une enveloppe narrative à la jouissance perdue, un récit qui vient colmater l'angoisse de castration symbolique : « Si je ne suis plus celui qui tient les rênes, qui suis-je ? »
Lacan l'a montré : le fantasme tient lieu de structure plutôt que d'illusion. Il soutient le désir en organisant la scène sur laquelle le sujet peut tenir sa place. Ici, cette scène est rétroprojetée : elle convoque un passé idéalisé, afin d'éviter d'entrer dans le symbolique d'aujourd'hui, là où les places sont mouvantes, partagées, incertaines.
Le masculinisme propose alors une réponse simple :
« Reste comme avant. Ne te questionne pas. Tiens bon. Replie-toi sur l'image de l'homme que tu crois avoir été. »
Or le psychisme ne supporte pas l'immobilité. Et le refoulé, quand il revient, ne demande jamais la permission. Il s'infiltre, il déborde, il s'exprime, souvent de manière violente, symptomatique, radicalisée. C'est là que le masculinisme mute, passant du refuge identitaire à l'idéologie défensive, où toute transformation du rapport entre les sexes devient vécue comme une attaque, et où la demande d'égalité devient un affront personnel.
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Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud nomme la pulsion de mort, cette force tournée vers la répétition, vers la désorganisation, vers la destruction du lien. Le masculinisme radical, celui qui rejette toute remise en question, qui insulte, qui menace, qui nie les violences faites aux femmes, relève de cette logique mortifère. Il déborde le simple repli identitaire pour devenir refus actif de la transformation symbolique, rejet de l'altérité, sabotage de la subjectivation.
Cette logique se manifeste parfois de manière extrême, politique, géopolitique même. Je pense notamment à l'Afghanistan des talibans, ou à l'Iran de la République islamique, où le pouvoir clérical a tenté de répondre au soulèvement « Femme, Vie, Liberté » par un durcissement de la loi : la loi sur la chasteté et le hijab, adoptée fin 2024, criminalise jusqu'à dix ans de prison le simple fait pour une femme d'apparaître dévoilée dans l'espace public ou même en ligne. Narges Mohammadi, Prix Nobel de la paix 2023, a de nouveau été condamnée en février 2026 à sept ans et demi de prison, dans un contexte de répression continue. Interdiction de vêtements, de présence, de visibilité : l'exclusion du féminin devient littérale. On dépasse alors l'idéologie sexiste pour entrer dans un programme d'effacement symbolique.
Et pourtant, la suite donne raison à l'inconscient plutôt qu'à la loi. La guerre des Douze Jours de juin 2025, puis le conflit qui a suivi, ont montré un régime ébranlé jusque dans ses fondations militaires, incapable de tenir indéfiniment la forteresse. Comme les figures viriles évoquées plus haut, l'ordre patriarcal le plus armé révèle, à l'épreuve du réel, sa friabilité. Il devient pulsion de mort sociale, défense contre l'angoisse qui tue le lien, interdit le conflit et veut faire taire le féminin plutôt que de l'entendre, jusqu'au jour où le réel qu'il forclôt lui revient en pleine figure.
Réseaux sociaux, podcasts masculinistes, vidéos virales sur TikTok ou YouTube mettent en scène des « coachs virils », des gourous de la domination masculine, des « antiféministes assumés » qui récoltent des millions de vues.
La figure d'Andrew Tate a cristallisé ce phénomène auprès des plus jeunes, au point d'imposer un mot dans le débat public : la manosphère, cet archipel de forums, de chaînes et de comptes où se fabrique et se diffuse le ressentiment viril. Le HCE recommande d'ailleurs de créer une catégorie autonome « masculinisme » dans les dispositifs de signalement, et de confier à l'institution une mission d'Observatoire national du masculinisme et des radicalisations sexistes. Le vocabulaire administratif rejoint ici l'intuition clinique : on ne parle plus de machisme, mais de socialisation de la haine.
La fiction s'en est emparée. La série Adolescence (Netflix, 2025) a installé le sujet jusque dans les conversations familiales, en montrant comment un garçon ordinaire bascule, écran après écran, dans un univers de rancœur. Beaucoup de parents y ont reconnu, soudain, le silence de leur propre fils.
Quand cet article a paru pour la première fois, au printemps 2025, quatre hommes incarnaient à eux seuls un certain panthéon viril au pouvoir. L'année écoulée a fait subir à ce tableau un démenti instructif. Trois de ces figures ont connu une chute ou une fracture. La toute-puissance affichée s'est révélée, à l'épreuve du réel, étonnamment friable. Le fantasme du mâle alpha trébuche dès qu'on cesse de le filmer.
Avec Trump, de retour à la Maison-Blanche depuis janvier 2025, la virilité se fait show permanent. Le patriarche en croisade, le roi des punchlines sexistes, dont l'arme fatale demeure la grossièreté narcissique. Pas d'arguments, des slogans, des casquettes rouges, et des mains (soi-disant) énormes. Il éructe plus qu'il ne parle. Il coupe la parole, impose, ridiculise, tout ce qu'il faut pour plaire à ceux qui confondent leadership et domination.
Freud aurait sans doute souri devant ce tableau vivant du moi idéal hypertrophié, incapable de supporter la contradiction, et plus encore la castration symbolique. Trump ne supporte pas de perdre, ni aux élections, ni au golf.
Lecture analytique : angoisse d'effondrement narcissique, masquée par une logorrhée virile. Chez ses adeptes, cela fonctionne. Il incarne une virilité d'un autre temps, simple, bruyante, binaire. L'homme qui ne doute jamais, même, et surtout, quand il a tort.
Bolsonaro, c'était le macho sud-américain dans sa version la plus appuyée, Bible dans une main, arme dans l'autre, misogynie à peine voilée, homophobie criante, nostalgie affichée de la dictature. Chez lui, le masculinisme prenait la forme d'un ordre moral martial : le vrai homme était soldat, père, chef, hétéro, chrétien, et tout écart devenait suspect. Incarnation du surmoi archaïque, intraitable, celui qui condamne et qui punit. Le plaisir, le désir, le dialogue ? Trop féminins.
L'imparfait s'impose désormais. En septembre 2025, la Cour suprême brésilienne l'a condamné à plus de vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d'État, et il a commencé à purger sa peine fin novembre. Le héraut de l'ordre viril fini sous les verrous : l'image a valeur de symptôme. Le fantasme du chef inébranlable se heurte ici à la limite la plus concrète qui soit, celle de la loi. Défense obsessionnelle contre l'ambiguïté, le féminin, le trouble identitaire : il aura tenu le monde à distance jusqu'à se retrouver, lui, mis à l'écart.
Pas un mot plus haut que l'autre, mais une mise en scène millimétrée : torse nu dans la neige, à la pêche, en judo. Une masculinité de propagande, façon URSS 2.0. Ici, le masculinisme se veut impérial et glacial. Pas de slogans, des démonstrations de force. Poutine ne tweete pas, il annexe. Il ne débat pas, il agit.
Son modèle : le père inébranlable, tout-puissant, silencieux, celui qui n'écoute pas, ne cède pas, ne pleure jamais. L'homme comme rempart, comme forteresse. Côté inconscient, un surmoi de glace, figé, obsédé par le contrôle, prêt à tout pour éviter la moindre faille. Le féminin y devient dissidence, le queer une « dégénérescence occidentale », le doute un signe de faiblesse. Le masculinisme dans sa forme géopolitique armée.
Non pas les muscles, mais ces phallus technologiques dressés vers le ciel, propulsés à coups de milliards et de tweets provocateurs. L'image du génie solitaire, incompris, en croisade contre les normes et le politiquement correct, rêvant de coloniser Mars tout en pesant sur les bourses mondiales.
Dans une lecture analytique, Musk incarne le fantasme du phallus absolu, autosuffisant, créateur d'univers, déconnecté du symbolique ordinaire. Transcender le corps, abolir la mort, déjouer les lois, jusqu'à celles du langage. Non plus le père de famille, mais le père cosmique. Derrière cette toute-puissance, le refus des limites, de l'altérité, de la vulnérabilité.
Or l'histoire a fourni une démonstration éclatante de la fragilité de ce montage. Entré au gouvernement Trump à la tête du DOGE, Musk en est ressorti au printemps 2025, avant que la « bromance » la plus commentée de l'année n'implose en public, en juin, dans un déluge d'insultes échangées sur les réseaux. Deux egos démesurés ne tiennent pas dans la même pièce. Le surmoi technologique qui méprisait le care, la parole et le compromis s'est révélé, lui aussi, prisonnier du lien qu'il prétendait dominer. Le masculin « contre », le masculin « au-dessus », découvre qu'il dépend encore du regard de l'autre.
Que se passe-t-il, alors, si cet Autre, les femmes, la société, les institutions, cesse de renvoyer une image idéalisée pour offrir un reflet questionnant, critique, ambivalent ?
Surgit le refus du miroir. Le masculiniste ne veut pas être vu autrement. Il réclame le retour d'un regard complaisant, d'un reflet glorieux. Et si ce reflet ne vient pas, il accuse, il se venge, il rejette.
Des patients jeunes, brillants, sensibles, mais en lutte contre une honte sourde, persistante, inqualifiable.
Celle d’être "trop gentil", "pas assez viril", "pas assez alpha", comme s’ils étaient fautifs de ne pas correspondre à une norme qu’eux-mêmes ne cautionnent pas.
– celle d’un masculin caricatural, tout-puissant, vertical, saturé d'injonctions à performer ;
– et celle d’une dépossession anxieuse, où toute affirmation de soi semble immédiatement suspecte, voire toxique.
Un lieu où la puissance ne serait pas domination, où la vulnérabilité ne serait pas effacement.
Un lieu encore mal nommé, mal balisé, peu représenté, mais que la psychanalyse peut accompagner, accueillir, ouvrir.
Non pas pour dire aux hommes qui ils doivent être ; mais pour les aider à se désidentifier des modèles hégémoniques, sans pour autant perdre leur consistance psychique.
Trouver un masculin désarmé du pouvoir, mais pas désubjectivé.
Un masculin qui ne soit ni dans l’opposition, ni dans la dissolution, mais dans la relation — au désir, au langage, à l’autre.
Et plus tôt encore, chez les adolescents, ce malaise du masculin ne prend pas toujours la forme d’un cri, ni d’une revendication viriliste. Il s’exprime parfois dans un silence opaque, un retrait numérique, un désinvestissement du corps. C’est dans ce terrain-là que se joue aujourd’hui une part silencieuse mais massive de la crise du masculin.
Porte fermée, écran allumé. Dans cet exil numérique, c'est toute l'économie de la libido qui se trouve modifiée. Le monde extérieur, perçu comme trop complexe ou menaçant, est désinvesti au profit d'un univers virtuel où la satisfaction pulsionnelle est immédiate et sans risque.
Ce repli signe souvent une difficulté majeure : celle de la sublimation. Au lieu de transformer leurs émois en créativité ou en lien social, ces adolescents verrouillent leur vie psychique.Leur corps, dimension somatique essentielle, est souvent nié, mis en veille, ou instrumentalisé. La rencontre sexuelle, source potentielle de phobie ou de maladresse, est remplacée par la consommation d'images. Dans cet espace aseptisé, le jeune homme tente d'échapper à la culpabilité et aux aléas de la relation.
En tant que thérapeute, ce que j'entends dans mon cabinet, ce n'est pas une pathologie lourde ou une structure psychotique avérée, mais plutôt une névrose contemporaine marquée par l'évitement. Ces jeunes ne sont pas des "monstres" ; ils sont en panne de récit. Ils cherchent, souvent maladroitement, à éviter que leur fragilité infantile ne soit exposée au grand jour.
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Elle propose un cadre stable là où tout vacille, une adresse là où tout s'effondre, un autre là où règne le même.
Dans le lent travail du transfert, le masculin peut redevenir un devenir, un lieu en mouvement, traversé de doutes, de manques, de mots — et non un costume figé à porter seul, dans la pénombre.
Il ne s’agit pas de dire aux hommes qui ils doivent être.
Mais de les inviter à penser qu’ils ne sont pas tenus d’incarner un rôle archaïque pour exister.
Il y a d’autres masculinités possibles.
Il y a des hommes qui pleurent, qui soignent, qui écoutent, qui doutent, qui créent.
Et ces hommes-là ne sont pas moins virils. Ils sont en train d’inventer quelque chose. Une autre façon d’habiter leur genre. Leur désir. Leur histoire.
D’un point de vue freudien, le masculinisme actuel brouille les pistes entre les structures classiques. S'agit-il d'une névrose collective ? Dans la névrose, le sujet est aux prises avec le refoulement de ses pulsions et la culpabilité. Or, le discours masculiniste radical semble parfois s'affranchir de cette culpabilité. Il se rapproche davantage d'un mécanisme de perversion au sens clinique : le déni de la castration. Le masculiniste refuse la limite, refuse le manque, et tente de restaurer la figure d'un Père tout-puissant, antérieur à la résolution de l'Oedipe.
C’est là que le danger d'une dérive psychotique guette : lorsque le réel (l'égalité femmes-hommes) est forclos, rejeté hors du champ symbolique, il revient sous forme de persécution ("les femmes nous remplacent", "on ne peut plus rien dire").
Dans ma pratique, j'observe que ce repli n'est pas une simple hystérie masculine (qui interrogerait le Maître pour savoir ce qu'est un homme), mais une tentative de figer la psyché dans une topique rigide. Le sujet tente de revenir à une sexualité infantile, nourrie de fantasmes originaires de domination, pour éviter l'angoisse de la rencontre.Cette crispation du narcissisme n'est pas qu'un caprice sociétal ; c'est une défense pathologique contre l'effondrement. Que l'on adopte une lecture lacanienne ou classique, le constat reste le même : ce refus de l'altérité signe une impasse du désir.
Il nous montre que les mutations contemporaines touchent au plus intime : à l’identité, au désir, au sentiment d’exister.
Face à lui, notre rôle n’est pas de moraliser.
Et peut-être surtout : de ne pas abandonner les jeunes hommes à la haine comme seul récit de leur virilité.
« Le masculinisme revient. Mais rien ne dit qu’il doive gagner. À condition d’oser penser le masculin autrement. »
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C'est une idéologie, pas un diagnostic. Pour autant, l'écoute analytique repère derrière l'adhésion masculiniste des mouvements psychiques bien identifiés : angoisse d'effondrement narcissique, défense contre la perte, refus de la castration symbolique. Une lecture métapsychologie permet de comprendre ce qui se joue sous le discours, sans pour autant pathologiser la personne. Un homme séduit par ces idées n'est pas malade ; il cherche, souvent maladroitement, à colmater une faille affective.
L'effritement de l'ancien modèle viril a laissé un vide identificatoire : « si je ne suis plus celui qui décide, qui suis-je ? » Le masculinisme propose une identification narcissique rassurante, celle du mâle dominant, là où le sujet ne trouve plus de repère. À l'adolescence, période de grande excitation pulsionnelle et de remaniements identitaires, cette promesse de certitude est d'autant plus séduisante qu'elle dispense de penser le doute.
Freud a montré dans ses Trois essais que les désirs refoulés ne disparaissent pas : ils reviennent, déformés, déplacés. Le masculinisme contemporain ressemble à la résurgence de contenus pulsionnels mal symbolisés, qui n'ont pas trouvé d'issue dans la parole et reviennent sous forme d'agressivité. Ce qui n'a pu être élaboré dans le préconscient fait retour dans le passage à l'acte verbal, la haine en ligne, le ressentiment.
La rhétorique de la domination vient inhiber l'élan vers l'autre, par crainte de la vulnérabilité. Cette inhibition de la tendresse, vécue comme une faiblesse à proscrire, appauvrit la relation. Si le discours s'accompagne de mépris, de contrôle ou de dévalorisation, il devient légitime de consulter, seul ou en couple, pour comprendre ce qui se rejoue.
Le masculinisme est une crispation idéologique autour d'une seule version, archaïque et hiérarchique. Sur le plan psychanalytique, la virilité assumée laisse place au manque, au désir, à l'autre. Le masculinisme, lui, fonctionne sur un mode plus rigide, parfois proche des mécanismes obsessionnels : besoin de contrôle, peur de l'ambiguïté, intolérance à l'incertitude.
L'expérience traumatique, lorsqu'elle n'a pas été élaborée, peut conduire le sujet à se construire une carapace défensive. Ferenczi a décrit comment l'enfant blessé peut s'identifier à l'agresseur pour survivre psychiquement. Certaines trajectoires masculinistes rejouent ce mécanisme : devenir dominant pour ne plus jamais être celui qui subit.
Mieux vaut s'intéresser à ce qui l'attire, écouter sans juger, ouvrir un espace de parole là où l'écran enferme. Sur le plan du développement, l'adolescence est un moment de régression transitoire et de quête de modèles. Si le seul récit disponible de la virilité est celui de la domination, le jeune s'y accroche faute de mieux. Proposer d'autres figures masculines, d'autres récits, compte davantage qu'interdire.
Le travail avec un analyste ne vise pas à corriger des opinions, mais à entendre la souffrance qu'elles recouvrent. Là où le discours masculiniste fige, la cure remet en mouvement : elle permet de renouer avec ce qui a été mis sous censure, de mettre des mots sur l'angoisse, de transformer le ressentiment en parole. Le masculin peut alors redevenir un lieu vivant plutôt qu'un costume rigide.
Toute misogynie n'est pas masculiniste, et le masculinisme déborde la simple hostilité envers les femmes : il articule une vision du monde, une nostalgie, une plainte. Sur le plan libidinal, il témoigne souvent d'un rapport entravé au féminin, tantôt idéalisé, tantôt redouté. Cette difficulté à intégrer l'objet féminin comme un autre à part entière, plutôt que comme une menace, signe une impasse du désir.
L'isolement, le repli numérique, l'inhibition du lien affectif fragilisent l'équilibre psychique. Certains symptômes psychosomatiques, troubles du sommeil, plaintes corporelles sans cause organique, traduisent une tension intérieure que le discours viril ne parvient pas à apaiser. Dans ces cas, consulter un psychiatre ou un psychanalyste peut ouvrir une autre voie que celle du durcissement.
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