
Il arrive que des patients décrivent, avec une précision douloureuse, une expérience qui leur semble unique et inexplicable : avoir été, dans une famille, un groupe professionnel ou une relation amoureuse, celui sur qui tout a reposé. Celui qu'on accusait. Celui dont la présence semblait cristalliser les tensions et dont l'exclusion, bizarrement, a tout apaisé. Comme par magie. Comme si on avait enfin trouvé la source du mal.
Ce scénario, René Girard en a fait l'objet de toute une vie de travail. Et ce qu'il a découvert dépasse la psychologie, la sociologie, la théologie. Il touche quelque chose d'antérieur à toutes ces disciplines. Quelque chose d'aussi vieux que le premier groupe humain. Quelque chose qui est encore là, ce soir, dans des centaines de familles, de réunions d'équipe, de fils de discussion en ligne.
« La violence est le cœur et l'âme secrète du sacré. »René Girard, La Violence et le Sacré, 1972
René Girard (1923-2015) n'est pas un psychologue. Il est d'abord un lecteur passionné, presque obsessionnel. C'est en plongeant dans les grands romanciers, Dostoïevski, Stendhal, Proust, Cervantès, qu'il formule sa première intuition fracassante : le désir humain n'est pas spontané. Nous ne désirons pas les objets pour leurs qualités intrinsèques. Nous les désirons parce qu'un autre les désire.
Il nomme ce phénomène le désir mimétique. Et il ne s'agit pas d'une curiosité littéraire. Il s'agit du moteur caché de la quasi-totalité de nos relations.
Tout thérapeute reconnaît ce mouvement. Le patient qui veut exactement ce que son frère possède depuis toujours. La femme qui désire un homme précisément au moment où une rivale s'y intéresse. L'enfant dont l'ambition est entièrement calquée sur celle d'un parent à la fois admiré et redouté. Le désir mimétique n'est pas une pathologie, c'est la structure même de l'être humain en société. C'est ainsi que nous apprenons, que nous nous situons, que nous existons aux yeux des autres.
Mais c'est aussi, lorsqu'il déraille, le moteur de la violence la plus archaïque qui soit.
« L'homme est la créature qui ne sait pas ce qu'il désire et qui se tourne vers les autres pour le lui apprendre. »René Girard
Le mimétisme crée une structure paradoxale et explosive. Plus deux personnes se prennent mutuellement pour modèle, plus elles deviennent semblables, et plus leur rivalité s'intensifie. L'objet du désir disparaît progressivement. Ce qui reste, c'est la relation conflictuelle elle-même, nue, pure, dévorante. Chacun devient le double de l'autre dans la haine comme dans le désir.
Projeté à l'échelle d'un groupe entier, ce processus devient proprement dévastateur. Les tensions se propagent par contagion. Les alliances se font et se défont. Les distinctions s'effacent. Le groupe risque de s'autodétruire.
Selon les anthropologues, la violence intra-groupe est la première cause de mortalité dans les sociétés primitives, bien avant les prédateurs, bien avant les épidémies. La crise mimétique n'est pas une métaphore. C'est un danger réel, charnel, mortel. Et l'humanité a trouvé, au fil des millénaires, une solution aussi efficace que terrifiante.
La violence diffuse, qui menaçait de tout emporter, se concentre spontanément sur une victime unique. Pas par décision collective consciente. Par contagion, par un mouvement qui s'impose avec l'évidence irréfutable des choses qui vont de soi.
Girard identifie des signes victimaires, ces caractéristiques qui rendent une personne désignable. L'étranger. L'infirme. Le marginal. Celui qui transgresse une frontière symbolique. Celui qui est trop différent, ou trop semblable, ce qui est parfois encore plus dangereux. Dans une fratrie, c'est souvent l'enfant le plus sensible, celui qui ressent ce que les adultes ont appris à anesthésier. Dans une entreprise, celui qui refuse de jouer le jeu des apparences, qui pose les mauvaises questions au mauvais moment.
Ce qui est cliniquement décisif, et philosophiquement vertigineux, c'est ceci : le groupe croit sincèrement à la culpabilité de la victime. Personne ne se réunit pour décider de persécuter quelqu'un. La désignation émerge, se propage, s'impose. Chacun voit enfin clairement. Cette certitude collective, totale, sincère, c'est elle qui donne au mécanisme toute sa force. Et toute son horreur.
« Les persécuteurs croient toujours à la culpabilité de leurs victimes. »René Girard, Le Bouc émissaire, 1982
L'effet est spectaculaire et immédiat. L'expulsion ou la destruction de la victime réconcilie le groupe. La tension retombe. Les ennemis d'hier se retrouvent côte à côte, soulagés, presque euphoriques. Et ce soulagement, Girard l'appelle l'effet de paix, il est attribué non pas aux bourreaux, mais à la victime elle-même.
Elle qui semblait être la source de tous les maux devient, après son exclusion, la source de la paix retrouvée. Le monstre se mue en sauveur. De ce double mouvement, diabolisation puis divinisation, naît le sacré primitif.
Les rites sacrificiels que l'on retrouve dans toutes les cultures humaines sans exception sont, dans cette lecture, des répétitions contrôlées du meurtre fondateur. On rejoue la scène pour maintenir l'ordre. On sacrifie pour tenir ensemble. Ce rite n'a pas disparu. Il a simplement changé de costume. Le bouc émissaire d'aujourd'hui n'est plus immolé sur un autel. Il est harcelé en open space, détruit sur les réseaux sociaux, exclu du groupe en trois clics.
La forme change. La structure, elle, ne change pas.
« Le sacrifice polarise sur la victime des germes de dissension épars et les dissipe en les offrant à la violence. »René Girard, La Violence et le Sacré
La théorie girardienne n'est pas qu'une belle construction intellectuelle. En cabinet, elle offre un cadre de lecture d'une précision chirurgicale pour des souffrances que les patients peinent souvent à nommer.
Le patient qui a été le bouc émissaire de sa famille porte une double blessure. La première est celle de la persécution, l'accusation, l'exclusion, parfois la violence ouverte. La seconde est plus insidieuse, plus difficile à toucher : l'introjection de la culpabilité. À force d'avoir été désigné comme responsable, il a fini par le croire. Le groupe l'a convaincu de sa propre monstruosité. Il porte aujourd'hui, comme une évidence, une honte qui ne lui appartient pas.
Travailler avec ce patient, c'est souvent lui permettre de distinguer, parfois pour la première fois, ce qui lui appartient vraiment de ce qu'on lui a assigné pour que les autres puissent tenir debout.
Les recherches sur les dynamiques familiales dysfonctionnelles montrent que l'enfant désigné comme "le problème" présente, à l'âge adulte, des taux significativement plus élevés d'anxiété chronique, de dépression et de troubles de l'attachement, indépendamment de ses comportements réels durant l'enfance. La désignation laisse des traces que le comportement n'explique pas.
Il existe aussi une compulsion à la position victimaire que le clinicien apprend à reconnaître : ce patient qui, de groupe en groupe, de relation en relation, se retrouve toujours dans ce rôle. Non par masochisme au sens vulgaire du terme, mais parce que cette place lui est devenue étrangement familière, la seule dans laquelle il sache exister aux yeux des autres, parfois la seule dans laquelle il ait jamais reçu une forme d'attention, même hostile.
Enfin, certains patients viennent parce qu'ils ont exercé cette désignation sur un autre, un enfant, un partenaire, un subordonné, et qu'ils commencent à mesurer ce qu'ils ont fait. Ce travail-là est le plus exigeant. Il suppose d'accéder à la mécanique inconsciente qui a conduit à la persécution, sans que la culpabilisation ne devienne elle-même un obstacle.
« Nous sommes tous capables du pire. Ce qui nous en protège, c'est la lucidité, pas la vertu. »Cynthia Fleury, La Pathologie de la démocratie, 2005
Girard prolonge sa réflexion dans une direction que personne n'attendait d'un anthropologue. Il soutient que les Évangiles opèrent une rupture radicale et irréversible dans l'histoire humaine.
Les mythes antiques racontaient toujours les événements du côté des persécuteurs. La culpabilité de la victime n'y était jamais remise en question, elle était au contraire le fondement de tout le récit. Les Évangiles font exactement l'inverse : ils racontent du côté de la victime innocente, et affirment explicitement cette innocence. Le Christ est un bouc émissaire dont la culpabilité est nulle et la désignation injuste.
Ce renversement narratif déstabilise le mécanisme en le rendant visible. On ne peut plus croire naïvement à la culpabilité de la victime une fois qu'on a vu fonctionner la mécanique persécutrice. C'est ce que Girard appelle la Révélation, non dans un sens dogmatique, mais dans un sens anthropologique profond : un dévoilement qui change pour toujours notre rapport à la violence collective.
Notre modernité, avec ses droits de l'homme, sa protection des minorités, sa méfiance instinctive envers les unanimités, est l'héritière inconsciente de ce dévoilement. Nous ne savons plus très bien pourquoi nous nous méfions des foules qui s'accordent trop vite sur un coupable. Girard, lui, le sait.
Girard était lucide sur les limites de sa propre découverte. Nommer le mécanisme ne le supprime pas. La violence mimétique continue, elle mute, elle se déguise, elle trouve de nouveaux visages.
En France, plus d'un élève sur dix est concerné par des situations de bouc émissairisation à l'école. Dans les entreprises, le harcèlement moral, souvent organisé collectivement autour d'une victime désignée, représente l'une des premières causes d'arrêt maladie longue durée. Sur les réseaux sociaux, les phénomènes de pile-on, où des milliers de personnes se coalisent contre une cible unique, reproduisent à l'échelle industrielle le mécanisme que Girard décrivait dans les sociétés primitives.
Ce qui change, en revanche, lorsqu'on a compris Girard, c'est la façon de regarder. Quand un groupe s'accorde trop vite sur un coupable. Quand la désignation semble trop évidente. Quand le soulagement collectif arrive exactement au moment de l'exclusion d'un seul. C'est là que quelque chose en nous devrait ralentir. Pas pour innocenter à tout prix, mais pour poser la question que Girard nous oblige à poser : est-ce que je vois quelque chose, ou est-ce que je participe à quelque chose ?
C'est la question la plus difficile. Et la plus nécessaire.
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. »René Char
René Girard nous a donné les mots pour la poser. Ce qui se nomme résiste un peu mieux.
Ce mécanisme inconscient est au fondement du sacré et se retrouve dans toutes les cultures humaines sans exception.
Le sacrifice d'un bouc émissaire est la résolution de cette crise : en concentrant la violence sur un seul, le groupe retrouve une paix provisoire, jusqu'à la prochaine crise.
Un enfant peut être inconsciemment désigné comme porteur des tensions familiales, ce qui laisse des traces durables sur son développement psychique et son rapport à l'altérité.
L'essentiel est de pouvoir nommer le mécanisme, restituer à la personne sa part d'innocence, et explorer comment cette position a structuré sa façon d'entrer en relation.