
« Je préférerais ne pas. » Dans Bartleby le scribe, Herman Melville met un employeur face à un homme qui refuse ce qu’on lui demande, puis l’aide qu’on lui propose. Une situation troublante pour quiconque a déjà voulu soutenir un proche sans parvenir à le rejoindre. Comment continuer à se soucier de quelqu’un sans décider à sa place de ce qui devrait lui faire du bien ?
Par Frédérique Korzine, psychanalyste à Versailles.
Vous avez écouté, réfléchi, cherché une solution. Votre proposition vous semble raisonnable, peut-être même généreuse. Pourtant, la personne en face refuse. Vous expliquez mieux, pensant avoir été mal compris. Elle refuse encore. Au bout d’un moment, l’inquiétude se mélange à une pensée moins charitable : « Enfin, s’il ne veut pas être aidé… »
Cette pensée mérite qu’on s’y arrête avec un peu de douceur. L’impuissance devant la souffrance d’un autre peut être éprouvante. Elle ne fait pas de nous des personnes malveillantes. Mais elle peut nous pousser à insister jusqu’à perdre de vue une distinction essentielle : refuser notre proposition ne signifie pas nécessairement refuser toute aide.
C’est à cet endroit que Bartleby nous attend. Sa formule nous oblige à examiner ce que nous appelons « vouloir le bien de l’autre », et la place que nous laissons à cet autre dans la définition de son bien. Je propose ici une lecture psychanalytique et philosophique de la nouvelle, à partir du texte de Melville. Elle ouvre une réflexion sur nos relations ; elle ne constitue pas une évaluation clinique du personnage.
Bartleby est un copiste employé dans un bureau juridique de Wall Street.
Au commencement, il travaille beaucoup. Puis, lorsque son employeur lui demande de vérifier un document avec lui, il répond calmement : « I would prefer not to. » Nous retiendrons ici « je préférerais ne pas », les formulations françaises variant selon les traductions.
Son refus s’étend progressivement. Il cesse de copier, mais demeure dans les locaux où son employeur découvre qu’il vit aussi. Les tentatives pour le faire partir échouent. L’employeur finit par déménager son bureau ; Bartleby reste sur place. Plus tard, il est emprisonné, refuse de se nourrir et meurt. Cette fin importe : le récit ne raconte pas une émancipation heureuse obtenue grâce à une formule bien tournée. [1]
Nous connaissons Bartleby par le récit de son employeur. Nous n’avons donc pas directement accès à ses pensées. Cette limite est au cœur de la nouvelle : celui qui raconte cherche à comprendre un homme qui lui échappe, tandis que le lecteur découvre aussi les contradictions du narrateur.
Refuser notre proposition ne signifie pas nécessairement refuser toute aide.
Son application lui donne une place identifiable dans le bureau. Il copie, donc sa présence se justifie. Quand cette activité s’arrête, la question de ce qu’on peut faire de lui devient pressante.
Ce passage m’intéresse parce qu’il fait apparaître un glissement fréquent dans notre regard : nous connaissons la fonction d’une personne et nous croyons connaître la personne. Elle est celle sur qui l’on compte, celui qui règle les problèmes, celle qui tient bon. Tant que cette fonction est assurée, nous ne cherchons pas toujours à savoir comment elle est vécue.
Le récit permet alors de poser une question très concrète : quelle attention reste-t-il lorsque quelqu’un ne peut plus nous rendre ce qui rendait sa présence commode ? On peut accueillir avec compréhension un arrêt de travail, un retrait provisoire, une période de découragement. Il devient parfois plus difficile de rester disponible lorsque la situation dure et qu’aucune amélioration ne vient rassurer l’entourage.
Elle conserve une forme de courtoisie, tout en interrompant le déroulement habituel de l’échange. Le narrateur attend une objection ; il reçoit une préférence sur laquelle il ne parvient pas à agir.
Si quelqu’un manque de temps, nous pouvons modifier l’horaire. S’il ne sait pas faire, nous pouvons lui montrer. Nous possédons tout un petit outillage pour « réparer » les objections des autres. Il arrive que nous le déployions avant même d’avoir vérifié s’ils souhaitaient cette réparation.
Avec Bartleby, cet empressement ne mène nulle part. Nous aimerions qu’il précise ce qu’il veut, parce que son désir deviendrait alors plus accessible. Mais le texte maintient une incertitude : que protège-t-il, que refuse-t-il exactement, et que lui reste-t-il possible de souhaiter ?
On peut lire son attitude comme une résistance à l’ordre du bureau, un retrait devant le monde ou l’expression d’une détresse. Aucune de ces lectures ne suffit à épuiser le personnage. Le réduire à une leçon sur l’affirmation de soi ferait perdre cette ambiguïté. La difficulté à dire oui alors qu’on voudrait dire non soulève d’autres questions ; ici, c’est surtout notre réponse au refus d’autrui qui nous intéresse.
Ces détails empêchent un jugement trop facile. Cet homme cherche réellement une solution et souhaite aussi retrouver sa tranquillité. Les deux mouvements peuvent coexister : cette ambivalence ne rend pas son affection mensongère. Nous n’avons pas besoin de déclarer sa sollicitude fausse pour en examiner les limites.
Il en va parfois ainsi dans nos liens. Nous aidons parce que nous aimons, et nous espérons aussi sentir que notre présence compte. Lorsqu’une proposition est refusée, nous pouvons entendre : « Tu ne m’es d’aucun secours », voire : « Je n’ai pas besoin de toi. » Le refus prend alors une dimension personnelle qu’il n’avait peut-être pas pour celui qui l’exprimait.
Reconnaître cette blessure change la question que nous nous posons. Avant de conclure à l’ingratitude de l’autre, nous pouvons interroger nos attentes envers les autres et ce que nous espérions de sa réponse. Étions-nous prêts à ce qu’il préfère une autre aide, une autre personne, un autre moment ? Il est parfois plus facile d’être généreux que de ne pas être indispensable. Cela se travaille aussi, sans tribunal intérieur.
J’emploie ici l’expression « demande symbiotique » pour désigner une attente relationnelle précise : que l’autre partage notre désir afin que sa différence ne vienne pas inquiéter le lien. Ce n’est ni un diagnostic ni une qualification de toute la relation.
Après une période difficile, l’un organise un week-end qu’il espère réparateur. L’autre n’en a pas envie. Le premier insiste, rappelle les efforts consentis et finit par demander : « Tu veux qu’on s’en sorte, oui ou non ? » Une proposition de voyage est devenue une épreuve d’amour.
Dans cet exemple fictif, le problème tient au sens attribué au refus. Ne pas vouloir de ce week-end devient ne pas vouloir du couple. L’autre dispose encore, en apparence, du choix de répondre ; mais sa réponse acceptable est déjà décidée.
Une demande symbiotique peut se cacher dans l’attente que l’autre veuille notre solution pour nous prouver qu’il tient à nous. Nous cherchons alors à apaiser l’inquiétude de la séparation en obtenant un accord. La bonne intention demeure, mais elle ne suffit plus à garantir la liberté de l’échange.
La question utile devient : « Qu’est-ce que son désaccord me fait craindre ? » Elle permet de parler de notre peur plutôt que d’exiger de l’autre qu’il la fasse disparaître en obéissant.
« Nul ne peut me contraindre à être heureux d’une certaine manière […] » Emmanuel Kant, De ce proverbe : cela peut être bon en théorie, mais ne vaut rien en pratique (1793), traduction de Jules Barni. [2]
Kant vise ici le paternalisme politique : un pouvoir qui traite les citoyens comme des enfants et s’arroge le droit de décider de leur bonheur. La bienveillance devient alors une justification de la tutelle. Chacun doit pouvoir chercher sa propre manière de vivre, dans le respect de la liberté des autres. Cette exigence nous concerne aussi dans l’intime : aimer quelqu’un nous donne-t-il le droit de décider de la vie qui lui conviendrait ?
Bartleby nous place devant une contradiction : nous prétendons vouloir le bien d’un homme dont nous supportons mal la volonté. Notre bienveillance nous semble alors autoriser l’insistance. Puisque c’est pour lui, il devrait finir par comprendre ! Mais lorsque nous avons déjà décidé de ce qui doit le rendre heureux, que reste-t-il à entendre de sa parole ? Son refus devient une résistance à vaincre, et notre aide prend la forme d’une injonction : accepte donc le bonheur que je te propose !
Dans les situations ordinaires, une proposition gagne à commencer par une vérification simple : « Est-ce que tu souhaites que je t’écoute, ou que nous cherchions ensemble une possibilité ? » Nous pouvons être très occupés à répondre à une demande que personne ne nous a faite. Cette question ralentit suffisamment l’échange pour laisser apparaître ce qui est réellement attendu.
Si une aide est souhaitée, mieux vaut rendre la proposition précise et discutable. « Je peux t’accompagner si tu le souhaites » laisse davantage de place à une réponse que « Tu dois absolument faire quelque chose ». Une personne peut accepter une présence et refuser un conseil. Elle peut aussi avoir besoin d’expliquer ce qui, dans la solution proposée, lui paraît impossible.
Proposer une aide n’oblige pas à tout porter ; poser ses limites permet aussi de préciser ce que l’on peut réellement offrir. On peut dire : « Je tiens à toi et je peux être disponible à ce moment-là ; en revanche, je ne peux pas prendre cette décision à ta place. » Cette clarté évite que le soutien devienne une dette silencieuse, dont le remboursement serait l’obligation d'aller mieux comme nous l'avions prévu.
Ces repères concernent la relation quotidienne. La fin tragique de Bartleby ne doit pas être transformée en consigne de laisser une personne en danger sans assistance. Une réflexion littéraire sur le refus ne permet pas de décider, à elle seule, de la conduite à tenir dans une urgence.
Dans un texte publié en 1919, Freud refuse que l’analyste traite le patient comme sa propriété et prétende :
« […] décider de son destin, lui imposer nos propres idéaux […] » Sigmund Freud, Lines of Advance in Psycho-Analytic Therapy (1919 [1918]), extrait traduit ici depuis l’édition anglaise. [3]
Cette réserve porte sur le pouvoir que le praticien pourrait s’attribuer au nom de l’aide demandée. Freud ne donne pas carte blanche à l’indifférence : il interroge la tentation de façonner le patient à l’image de celui qui l’accompagne.
La position de psychologue ou psychanalyste ne protège pas de l’impatience d’aider. Le souhait qu’un travail avance peut devenir une attente pesante si le praticien s’attache trop à sa propre idée de l’évolution souhaitable.
Dans une perspective psychanalytique, on peut interroger ces réactions dans le travail sur le contre-transfert : ce que la rencontre mobilise chez le praticien, et la manière dont cela infléchit son écoute ou ses interventions. Se sentir impuissant, vouloir convaincre, être soulagé par un accord sont des éprouvés à examiner. Ils ne nous disent pas automatiquement ce qui est juste pour la personne accompagnée.
Cela implique de pouvoir reprendre une proposition qui ne convient pas, entendre un désaccord et réexaminer les objectifs du travail.
Cette exigence appelle de la réflexion et de la supervision de la pratique clinique, précisément parce qu’elle ne va pas de soi.
Bartleby et son employeur ne constituent pas un cas clinique. Leur rencontre offre cependant une scène féconde pour penser cette responsabilité : chercher à aider tout en restant capable d’entendre ce qui dément nos attentes.
Le patient n’a pas à réussir la thérapie pour rassurer son thérapeute sur sa compétence.
Cela nous invite à considérer la manière dont la personne peut prendre part au travail : se sentir entendue, discuter une proposition, exprimer un désaccord, participer à la définition de ce qu’elle souhaite changer. L’accord apparent ne nous renseigne pas toujours sur cet engagement. On peut acquiescer pour faire plaisir à son psychothérapeute, comme ailleurs on acquiesce pour préserver une relation.
Une seconde méta-analyse, menée par Joshua Swift et ses collègues en 2018, porte sur 53 études et plus de 16 000 personnes. Elle montre que la prise en compte des préférences du patient concernant sa psychothérapie est associée à moins d’abandons et à de meilleurs résultats thérapeutiques. [5]
Ces résultats donnent une raison supplémentaire d’accorder une véritable place à ce qui convient à la personne. Écouter ses préférences permet de les discuter, de comprendre ce qu’elles signifient et de construire une proposition avec elle. Le praticien apporte ses connaissances et son jugement ; le patient doit pouvoir y faire entendre sa propre expérience.
C’est précisément cette place que Bartleby nous invite à interroger. Quand l’autre ne veut pas de ce que nous lui proposons, sommes-nous encore disposés à chercher avec lui ? Ou attendons-nous surtout qu’il finisse par reconnaître que nous avions raison ?
L’enjeu est de conserver ensemble l’attention et la possibilité du désaccord. Un refus peut nous apprendre quelque chose sur la proposition, sur la relation ou sur ce que la personne ne parvient pas encore à formuler. Il mérite davantage qu’un verdict sur sa volonté d’aller mieux.
Bartleby ne nous enseigne pas une technique qui aurait permis de le sauver. Il nous laisse avec la difficulté de rencontrer quelqu’un dont nous ne maîtrisons ni les raisons ni l’issue de l’histoire. C’est une limite douloureuse, surtout lorsque nous tenons à l’autre.
Nous pouvons néanmoins faire un pas très concret : au lieu de redoubler immédiatement d’arguments, demander « Qu’est-ce qui ne te convient pas dans ce que je te propose ? », puis prendre le temps d’écouter la réponse. Peut-être découvrirons-nous une possibilité que notre empressement avait laissée de côté.
Les textes de Melville, Kant et Freud soutiennent la lecture littéraire et éthique. Les méta-analyses apportent des données sur les psychothérapies ; elles ne valident pas un diagnostic de Bartleby ni une interprétation unique de son refus.
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