Affaire Mannechez : anatomie psychanalytique de l'emprise incestueuse
19/2/2026

L'affaire Mannechez : clinique de l'effondrement symbolique dans un système familial incestueux

L'affaire Denis Mannechez offre un cas clinique d'une rare complétude pour penser les mécanismes psychiques à l'œuvre dans les configurations incestueuses. Entre 2002 et 2018, cette famille traverse plusieurs moments judiciaires qui révèlent progressivement l'organisation d'un système où l'ordre symbolique s'est effondré, où les places générationnelles ont été brouillées, et où l'emprise a fonctionné comme mode relationnel structurant. Ce qui frappe dans cette affaire n'est pas tant l'horreur factuelle que la question clinique qu'elle pose : comment penser psychanalytiquement un système familial qui s'organise autour de la transgression de l'interdit fondamental ? Quels mécanismes psychiques permettent à un tel système de se maintenir pendant des décennies ? Et que nous dit l'issue tragique de 2014 sur l'impossibilité pour Virginie de se dégager de cette organisation ?

Table des matières

La structure d'un système familial en huis clos

L'organisation spatiale comme métaphore structurale

La famille Mannechez vit dans une propriété isolée de l'Oise, avec une répartition spatiale qui matérialise l'organisation psychique du système :

  • Denis et Virginie occupent la demeure principale, dans une relation où se superposent les places de père-fille, homme-femme, employeur-employée, père-mère de leur fils Quentin.
  • Laurence (l'épouse) et deux autres filles vivent dans une dépendance secondaire.
  • Les deux fils, Tony et Dimitri, sont relégués dans un cabanon au fond du jardin.

Cette géographie n'est pas anodine. Elle traduit une organisation où les frontières intergénérationnelles sont abolies au centre (Denis-Virginie), maintenues de manière rigide à la périphérie (séparation radicale des fils), et où la mère se trouve déplacée de sa fonction.

Du point de vue de la topique familiale, ce système présente une caractéristique : l'absence de tiers. Pas de grands-parents, pas de réseau social, pas d'instance extérieure qui pourrait incarner un autre regard, une autre loi. Le système est refermé sur lui-même.

Le mythe de la horde primitive actualisé

Freud décrivait dans Totem et Tabou le mythe du père de la horde primitive qui accapare toutes les femmes et chasse les fils.

Ce mythe trouve ici une actualisation littérale : Denis occupe sexuellement sa femme et ses filles, tandis que ses fils sont maintenus à l'écart de la sphère féminine.

Mais ce qui intéresse la psychanalyse n'est pas la reproduction du mythe en tant que tel, c'est ce qu'elle révèle sur la fonction paternelle. Dans le mythe freudien, le meurtre du père par les fils permet l'émergence de la loi. Ici, aucun meurtre symbolique ne vient contrer la jouissance paternelle. Les fils ne se rebellent pas, ils sont maintenus dans une position d'asservissement et d'ignorance.

Cette configuration interroge : qu'est-ce qui fait tenir un tel système sans qu'une révolte ne survienne ?

Lire aussi Le petit chaperon rouge : et si nous avions tous mal compris ?

La perversion narcissique comme organisation défensive

Le fonctionnement pervers : au-delà du jugement moral

Racamier a conceptualisé la perversion narcissique non comme une perversité morale mais comme une organisation psychique défensive. Le pervers narcissique se défend contre l'angoisse dépressive (la reconnaissance du manque, de la séparation, de la castration symbolique) en maintenant une position de toute-puissance où il dénie la différence des générations, des sexes, et impose sa réalité comme LA réalité.

Dans le cas de Denis Mannechez, plusieurs mécanismes pervers s'observent :

Le déni de la différence des générations : en occupant simultanément la place de père et de compagnon auprès de Virginie, Denis abolit la distinction générationnelle. Il n'est pas "père OU amant", il est les deux à la fois, ce qui rend impossible pour Virginie de le penser dans une seule catégorie.

Le clivage des objets : Virginie est "la Duchesse", Betty est "Alfred". Cette distribution maintient les figures féminines dans des positions clivées (bonne/mauvaise) qui empêchent toute identification horizontale entre elles. Le clivage sert la division, qui elle-même sert le maintien du pouvoir.

Le retournement de la culpabilité : lors des procès, Denis se présente comme celui qui a été "séduit" par ses filles, victimisé par sa femme. Ce retournement n'est pas qu'une stratégie consciente de défense judiciaire, c'est aussi un mécanisme psychique où le pervers projette sur l'autre la responsabilité de ses propres actes.

La terreur comme modalité relationnelle

Les punitions infligées (simulation de crash en avion, arme pointée en forêt, etc.) ne relèvent pas d'une simple violence éducative. Elles constituent ce que Ferenczi appelait des traumatismes par effraction : des expériences qui dépassent les capacités de traitement psychique et installent durablement la terreur.

Cette terreur fonctionne comme mode de contrôle mais aussi comme lien.

Les victimes de traumatismes chroniques développent ce que les neurosciences ont documenté sous le terme de trauma bonding : un attachement paradoxal au persécuteur qui devient la seule figure connue, prévisible dans son imprévisibilité.

Il ne s'agit pas ici de dire que les victimes "aiment" leur bourreau au sens commun, mais de reconnaître que l'alternance terreur/apaisement crée un lien d'une intensité particulière qui rend la séparation psychiquement très coûteuse.

La fonction maternelle et le pacte dénégatif

Laurence : une position cliniquement complexe

Laurence est juridiquement condamnée comme complice. Cliniquement, sa position interroge : qu'est-ce qui permet à une mère de livrer ses filles ?

Plusieurs hypothèses psychanalytiques peuvent être avancées :

Le clivage : une partie du psychisme maternel perçoit ce qui se passe, l'autre partie l'annule immédiatement. Ce mécanisme permet de "savoir sans savoir", de voir sans voir. Lorsque Virginie enfant vient lui dire "Maman, ce que papa me fait il le fait aussi à Betty", le silence de Laurence peut s'entendre comme l'effet de ce clivage : elle entend mais ne peut traiter cette information sans que son propre équilibre psychique ne s'effondre.

Le pacte pervers conjugal : selon Betty, un arrangement tacite lie Denis et Laurence (il couvre ses dépenses, elle ferme les yeux). Mais au-delà de l'arrangement conscient, Racamier parle de pacte pervers inconscient où chacun trouve son compte défensif dans le déni. Laurence évite l'angoisse de séparation (financière, affective), Denis évite la culpabilité.

La faillite de la fonction maternelle : Winnicott décrivait la mère comme celle qui fait pare-excitation, qui protège l'enfant du trop d'excitation. Ici, la fonction maternelle est inversée : au lieu de protéger, elle expose. Cette inversion interroge sur l'histoire de Laurence elle-même : quelle a été sa propre construction psychique pour qu'elle occupe cette place ?

Il ne s'agit pas d'excuser mais de comprendre : Laurence elle-même est-elle dans une position de victime sous emprise ou dans une position de co-perverse active ? Les éléments cliniques suggèrent probablement un entre-deux : une femme sous emprise qui devient, de fait, complice active.

Le pacte dénégatif familial

René Kaës a conceptualisé le pacte dénégatif : ce qui lie les membres d'un groupe dans un refus commun de savoir.

Dans cette famille, tout le monde sait et personne ne sait.

Les fils vivent à l'écart mais entendent peut-être. Virginie assiste enfant aux viols de Betty. Betty subit trois avortements dans trois hôpitaux différents.

Ce pacte se maintient par la terreur (la peur de parler) mais aussi par un bénéfice inconscient : ne pas savoir permet de ne pas avoir à agir, à se séparer, à affronter l'effondrement du système familial.

Le pacte ne se rompt qu'en 2002 quand Betty, à 18 ans, porte plainte. Mais même cette rupture sera temporaire : en 2012, sous pression, elle se rétracte et le pacte se reconstitue.

Virginie : la confusion des places et l'impossible séparation

La superposition des fonctions

Virginie occupe simultanément plusieurs places auprès de Denis :

  • Fille (lien de filiation)
  • Compagne (lien conjugal)
  • Mère de son fils (co-parentalité)
  • Employée (lien professionnel)

Cette superposition crée une confusion des places qui rend impossible toute distanciation. Il n'y a pas un espace de vie où Virginie pourrait exister en dehors de Denis. Elle se lève avec lui, travaille avec lui, dort avec lui, élève leur enfant avec lui.

D'un point de vue lacanien, cette configuration abolit toute métaphore paternelle. Le père n'est plus celui qui sépare de la mère, qui introduit un tiers, qui signifie la loi de l'interdit. Il est celui qui occupe toutes les places, qui sature tout l'espace psychique.

Le "consentement" de Virginie : une question mal posée

Au procès de 2012, Virginie affirme : "Je l'aime, je ne l'ai jamais considéré comme mon père."

Cette phrase est centrale dans l'argumentation de la défense : si Virginie ne le considère pas comme son père, alors il n'y a pas vraiment d'inceste. Si elle l'aime, alors il y a consentement.

Cliniquement, cette phrase doit s'entendre autrement. Virginie ne peut pas le considérer comme son père parce que la fonction paternelle a été abolie dès l'origine. Il n'y a jamais eu de père au sens symbolique : il y a eu un homme qui occupe toutes les places.

Quant à "je l'aime", de quel registre relève cet énoncé ?

Ferenczi parlait de confusion des langues : l'enfant parle le langage de la tendresse, l'adulte lui répond dans le langage de la passion sexuelle. Cette confusion détruit les repères de l'enfant qui ne peut plus distinguer ce qui relève de l'attachement filial, de la séduction, de l'amour.

Lorsque Virginie adulte dit "je l'aime", elle emploie le seul signifiant disponible dans un psychisme où les places sont brouillées. Ce n'est pas de l'amour au sens du choix d'objet libre : c'est le symptôme d'une confusion identificatoire massive.

L'identification à l'agresseur

Ferenczi décrivait également l'identification à l'agresseur : face au trauma, l'enfant introjecte la culpabilité de l'agresseur et se sent responsable de ce qui lui arrive.

Cette identification explique pourquoi Virginie défend son père au procès, pourquoi elle retourne vivre avec lui, pourquoi elle met tant de temps à partir. Elle ne défend pas objectivement Denis : elle défend la seule organisation psychique qu'elle connaît, celle dans laquelle son identité s'est construite.

Partir signifierait non seulement quitter un homme, mais s'effondrer psychiquement : qui est-elle en dehors de lui ? Comment exister quand toute son identité s'est construite dans cette fusion ?

La fuite de 2014 : un moment de dégagement

En septembre 2014, Virginie part. Qu'est-ce qui rend possible ce départ après tant d'années ?

Selon les éléments, c'est la révélation à Quentin (12 ans) que son père est aussi son grand-père.

Pour la première fois, Virginie se positionne en mère protectrice plutôt qu'en fille-compagne. Elle part pour protéger son fils. Ce moment est cliniquement intéressant : il suggère qu'une fonction maternelle émerge chez Virginie, fonction qui entre en conflit avec la position de fille-compagne. Ce conflit rend peut-être pensable pour la première fois la séparation.

Un rapport mentionne qu'elle exprime "la peur d'être tuée".

Cette peur n'est pas une projection anxieuse : c'est une évaluation réaliste. Virginie connaît Denis, elle sait de quoi il est capable. Sa fuite n'est pas un simple départ : c'est une tentative de survie.

Le meurtre : l'impossibilité de la perte pour le pervers

Le 7 octobre 2014, Denis retrouve Virginie et l'abat. Il tue aussi Frédéric Piard qui l'hébergeait, puis tente de se suicider.

Ce meurtre interroge : qu'est-ce qui se joue psychiquement pour Denis au moment où Virginie lui échappe ?

La perversion narcissique se caractérise par l'impossibilité de reconnaître la séparation. L'autre n'existe pas comme sujet séparé mais comme extension narcissique du pervers. Lorsque Virginie part, elle ne quitte pas seulement Denis : elle révèle qu'elle est un sujet séparé, qu'elle peut désirer ailleurs, exister autrement.

Cette révélation constitue une blessure narcissique insupportable pour le pervers. Le meurtre peut s'entendre comme une tentative désespérée de rétablir le contrôle : si je ne peux plus te posséder vivante, je te possède dans la mort.

Le suicide tenté immédiatement après suggère aussi que tuer Virginie, c'est tuer une partie de lui-même.

La logique perverse confond l'autre et soi : en la tuant, il se tue.

L'enfant de l'inceste : Quentin et le réel généalogique

L'impossible inscription symbolique

Quentin naît en 2002 dans une configuration généalogique qui défie la structure symbolique de la parenté. Son père est son grand-père, sa mère est sa demi-sœur.

Légendre parlait du crime généalogique pour désigner cette destruction de l'ordre symbolique qui permet de se situer dans une lignée. L'inceste n'est pas d'abord un acte sexuel : c'est une abolition des places qui structurent la filiation.

Pour Quentin, la question "qui suis-je ?" se heurte à une impossibilité logique. Comment se penser fils quand la structure qui définit la filiation est effondrée ?

Le trauma de la révélation

À 12 ans, Quentin découvre la vérité.

Cette révélation constitue un trauma spécifique : elle rétroactivement resignifie toute son existence. Il n'est pas seulement l'enfant d'un couple, il est l'enfant d'un crime.

Freud parlait de Nachträglichkeit, l'après-coup : un événement prend parfois son sens traumatique rétroactivement. Quentin découvre à 12 ans ce qui était vrai depuis sa naissance mais qui n'avait pas été symbolisé. Cette révélation oblige à un réaménagement psychique massif de toute son histoire.

Le trauma du meurtre

Trois semaines après la révélation, Quentin entend les coups de feu qui tuent sa mère. Ce trauma se superpose au trauma généalogique.

Les études sur le trauma complexe montrent que l'exposition répétée ou cumulative à des événements traumatiques produit des effets spécifiques : dissociation, troubles de l'attachement, difficultés à réguler les affects.

Quentin devra construire son identité avec cette double impossibilité : une origine qui défie la logique symbolique, et une mère assassinée par celui qui est aussi son père-grand-père.

Les procès : quand l'institution adopte le discours pervers

2002-2004 : la première reconnaissance

Lorsque Betty porte plainte en 2002, les expertises psychiatriques décrivent Denis comme présentant une "structure de personnalité perverse". Cette reconnaissance clinique est importante : elle nomme la structure psychique en jeu. Denis et Laurence sont incarcérés en préventive, puis libérés en 2004. Entre cette libération et le procès de 2011, Denis reprend progressivement le contrôle de sa famille.

2011-2012 : le retournement

Au procès d'appel d'Amiens en 2012, quelque chose bascule. Betty se rétracte, parlant désormais "d'inceste consenti".

La défense plaide "l'inceste heureux".

Ce qui s'opère ici est cliniquement intéressant : le discours du pervers devient le discours du tribunal. Au lieu de maintenir une position tierce qui dit la loi symbolique (un père ne couche pas avec sa fille), le tribunal adopte la logique perverse (si elle consent, ce n'est pas un viol). La notion d'"inceste heureux" est un oxymore du point de vue psychanalytique. L'inceste, par définition, détruit les conditions du bonheur en détruisant la structure symbolique qui permet de se penser.

Mais ce qui intéresse ici n'est pas de juger le tribunal moralement, c'est de comprendre ce qui rend possible cette adoption du discours pervers. Plusieurs hypothèses :

La fascination perverse : le pervers séduit. Il sait manipuler le langage, se victimiser, retourner les situations. La défense construit un récit où Denis devient la victime (abandonné par sa mère enfant, séduit par ses filles adultes).

La méconnaissance clinique de l'emprise : le tribunal raisonne en termes juridiques (consentement/non-consentement) sans appréhender la dimension psychique de l'emprise. Si Virginie dit "je l'aime", le tribunal entend un consentement libre plutôt qu'un symptôme d'emprise.

L'évitement de l'insupportable : penser l'inceste comme crime symbolique absolu est psychiquement difficile. Il est plus confortable de se dire "peut-être que dans ce cas c'est différent" que d'affronter l'horreur de ce qui s'est réellement passé.

La rétractation de Betty

Betty revient sur sa plainte en 2012. Cette rétractation n'invalide pas sa parole de 2002 : elle révèle la force de l'emprise familiale.

Virginie perd la garde de Quentin. Elle presse Betty de se rétracter pour qu'elle puisse récupérer son fils. Betty sacrifie sa vérité pour sa sœur. Ce moment illustre comment le système pervers utilise les liens affectifs pour maintenir le silence. Betty ne se rétracte pas parce qu'elle mentait : elle se rétracte parce que la culpabilité (être responsable de la séparation de Virginie et Quentin) devient psychiquement insupportable.

La mémoire traumatique et le témoignage

Le parcours de la parole

Betty parle en 2002. Elle se rétracte en 2012. Elle témoigne à nouveau en 2021 dans son livre "Ce n'était pas de l'amour".

Ce parcours non-linéaire illustre ce que les traumatologues nomment la mémoire traumatique : fragmentée, dissociée, qui émerge quand les conditions symboliques le permettent. La mémoire traumatique ne fonctionne pas comme la mémoire ordinaire. Le trauma est ce qui ne peut être symbolisé au moment où il survient. Il reste enkysté dans le psychisme et resurgit par fragments, déclenchés par des événements (un regard, une odeur, un anniversaire).

L'après-coup du témoignage

En 2021, Betty peut enfin témoigner sans mettre Virginie en danger (puisqu'elle est morte). Cette condition change tout : la parole devient possible parce qu'elle ne risque plus de détruire sa sœur.

Freud parlait d'Nachträglichkeit, l'après-coup : un événement traumatique prend souvent son sens rétroactivement. Le témoignage de Betty en 2021 est un après-coup de son trauma de l'enfance : quarante ans après, elle peut enfin nommer ce qui n'avait pas pu être dit.

La fonction du témoignage

Le témoignage de Betty ne vise pas seulement à raconter son histoire personnelle. Il vise à déconstruire le récit pervers qui avait été validé en 2012.

Contre "l'inceste heureux", elle affirme : "Ce n'était pas de l'amour".

Cette phrase simple restaure la vérité : ce qui était présenté comme une relation amoureuse était de la violence systématique.

Le témoignage a aussi une fonction de transmission : dire aux autres victimes qu'il est possible de parler, même des années après, même après s'être rétracté, même quand personne ne vous croit.

Questions cliniques ouvertes

Cette affaire laisse plusieurs questions cliniques sans réponse définitive :

Peut-on soigner un pervers narcissique ?

Denis Mannechez est décrit par les expertises comme ayant une "structure de personnalité perverse". La question clinique est : cette structure est-elle modifiable ?

Les psychanalystes sont divisés sur ce point. Certains (comme Racamier) considèrent que la perversion narcissique est une organisation défensive tellement rigide qu'elle résiste à tout travail psychique. D'autres pensent qu'un travail analytique long peut assouplir certaines défenses.

L'affaire Mannechez suggère que dans les cas de perversion massive avec passage à l'acte criminel, les possibilités de changement sont très limitées. Le meurtre de 2014 survient après deux procès, des suivis judiciaires, des expertises : rien n'a entamé la logique perverse.

Quelle prise en charge pour les victimes d'emprise incestueuse ?

Virginie n'a apparemment jamais eu de suivi psychothérapeutique propre. Elle était suivie dans le cadre judiciaire mais pas dans une démarche de soin pour elle-même.

La question clinique est : comment aider une victime d'emprise qui ne se reconnaît pas comme victime ? Comment travailler avec quelqu'un qui défend son agresseur, qui minimise les violences, qui affirme que "tout va bien" ? La réponse n'est pas simple. Confronter frontalement la personne à sa position de victime risque de renforcer ses défenses. Mais ne rien dire risque de valider la version perverse.

La posture clinique semble devoir être : maintenir un espace où la personne peut se penser autrement, sans la forcer, en accueillant les mouvements (parfois très lents) de dégagement. Virginie a mis douze ans à partir après la première plainte de Betty. L'emprise se défait lentement, par à-coups.

Comment protéger les enfants nés de l'inceste ?

Quentin grandit dans un système incestueux jusqu'à 12 ans. Que pouvait-on faire pour le protéger ?

Juridiquement, Virginie perd sa garde après le procès de 2011, précisément parce qu'elle est identifiée comme victime vivant avec son agresseur. Mais elle la récupère après que Betty se rétracte en 2012.

La question clinique est : comment évaluer l'intérêt de l'enfant dans ces configurations ? Le séparer de sa mère (elle-même victime) ? Le laisser dans un environnement incestueux ? Les deux options sont délétères. Il n'y a pas de bonne réponse, seulement des tentatives pour limiter les dégâts dans des situations où l'enfant est déjà pris dans une configuration traumatique.

Quel travail transgénérationnel ?

Cette affaire révèle des transmissions intergénérationnelles : Denis, abandonné par sa mère à 5 ans, construit un système familial où il contrôle toutes les femmes. Laurence, dont on ne connaît pas l'histoire, devient complice.

Qu'est-ce qui se transmet d'une génération à l'autre ? Les traumatismes non élaborés, les secrets, les clivages ?

La psychanalyse familiale (Kaës, Eiguer) montre que ce qui n'est pas symbolisé dans une génération se transmet à la suivante sous forme cryptée. Quentin porte cette transmission : il est le produit d'un inceste, mais aussi l'héritier d'une lignée où les places symboliques sont effondrées.

Le travail thérapeutique avec lui (s'il en a un) devra nécessairement inclure cette dimension transgénérationnelle : comment se construire quand la généalogie elle-même est impossible ?

Conclusion : penser l'impensable

L'affaire Mannechez nous confronte à ce que la psychanalyse nomme l'impensable : ce qui résiste à la symbolisation, ce qui fait effraction dans nos catégories habituelles de pensée.

L'inceste est impensable parce qu'il détruit la structure même qui permet de penser : la différence des générations, la loi de l'interdit, l'inscription dans une filiation. Face à cet impensable, plusieurs positions sont possibles :

Le déni : "ce n'est pas si grave", "elle était consentante", "c'est un amour hors norme". C'est la position adoptée par le tribunal en 2012.

L'indignation : "c'est monstrueux", "comment a-t-on pu". Position légitime émotionnellement mais qui risque de nous dispenser de penser.

La position clinique : essayer de penser ce qui résiste à la pensée, de comprendre les mécanismes psychiques à l'œuvre sans les excuser, d'analyser comment un tel système se construit et se maintient.

C'est cette troisième position que la psychanalyse nous invite à tenir. Non pour relativiser l'horreur, mais pour la comprendre. Comprendre n'est pas excuser : c'est se donner les moyens de repérer ces configurations, de les nommer, et peut-être de mieux protéger.

Cette affaire nous enseigne que :
  • L'emprise ne ressemble pas à ce qu'on imagine. La victime peut défendre son bourreau, minimiser les violences, affirmer que tout va bien. Cela ne signifie pas qu'il n'y a pas d'emprise : cela signifie que l'emprise a réussi.
  • La perversion séduit. Le pervers sait manipuler le langage, se victimiser, retourner les situations. Même les institutions censées protéger peuvent se laisser séduire par le discours pervers.
  • La mémoire traumatique est non-linéaire. Une victime peut parler, se rétracter, reparler. Ces mouvements ne signifient pas qu'elle ment : ils signifient que le trauma émerge quand les conditions le permettent.
  • L'inceste détruit la structure symbolique. Il n'y a pas d'"inceste heureux" parce que l'inceste, par définition, détruit les conditions du bonheur en abolissant les repères qui permettent de se penser.

L'affaire Mannechez restera comme un cas clinique majeur pour penser l'emprise incestueuse, l'effondrement de l'ordre symbolique, et les faillites institutionnelles qui permettent à de tels systèmes de perdurer.

Questions fréquentes sur l'emprise incestueuse et le traumatisme familial

Qu'est-ce que l'emprise dans un contexte d'inceste ?

L'emprise est un processus psychologique où la capacité de penser de la victime est progressivement colonisée par l'agresseur.

Ce n'est pas une simple influence : c'est une destruction méthodique des repères qui permettent de penser en dehors du système. Les victimes développent des mécanismes de défense complexes (clivage, dissociation, identification à l'agresseur) qui leur permettent de survivre psychiquement dans une situation invivable. L'emprise explique pourquoi une victime peut défendre son agresseur, minimiser les violences, ou affirmer que "tout va bien" : ce n'est pas du consentement, c'est le symptôme d'un traumatisme psychologique profond.

Pourquoi les victimes d'inceste ne partent-elles pas ?

Cette question, bien que compréhensible, méconnaît la réalité du traumatisme et de l'emprise.

Partir suppose de pouvoir imaginer une alternative, de penser qu'une autre vie est possible. Or l'emprise détruit précisément cette capacité. Les victimes sont souvent maintenues par la terreur (peur d'être tuées), la culpabilité (se sentir responsables de ce qui arrive), et l'attachement traumatique au bourreau. Sur le plan psychique, quitter peut signifier un effondrement identitaire : qui suis-je en dehors de cette relation ? Cette paralysie n'est pas de la faiblesse, c'est une réponse neurobiologique et psychologique à un traumatisme complexe.

Peut-on vraiment consentir à l'inceste ?

Non. Le consentement suppose une égalité de position, une liberté de choix, et une capacité de dire non sans conséquence.

Dans la relation parent-enfant, aucune de ces conditions n'existe. L'enfant dépend totalement du parent, il ne sait pas ce qu'est la sexualité normale, il ne peut refuser sans risquer sa survie. Même adulte, une personne qui a grandi dans l'inceste a intériorisé tellement de mécanismes de défense (clivage, refoulement, identification) que ce qui ressemble à du consentement est en réalité le symptôme d'une destruction psychique. Parler d'"inceste consenti" valide le discours de l'agresseur et nie la réalité du traumatisme.

Qu'est-ce que le "trauma bonding" ou attachement traumatique ?

Le trauma bonding désigne un attachement affectif paradoxal qui se développe entre une victime et son agresseur dans les situations d'emprise.

Ce n'est pas de l'amour au sens habituel : c'est une réponse neurobiologique de survie. Face à une menace vitale dont on ne peut s'échapper, le cerveau adopte une stratégie de soumission. L'alternance entre terreur et apaisement crée un lien d'une intensité particulière. Les victimes peuvent développer des sentiments protecteurs envers leur bourreau, minimiser les violences, ou se sentir coupables de vouloir partir. Ce n'est pas pathologique : c'est une adaptation à une situation pathologique.

Quel rôle joue la mère dans les familles incestueuses ?

La position des mères dans ces configurations est cliniquement complexe.

Certaines sont elles-mêmes sous emprise, d'autres développent ce qu'on appelle un pacte dénégatif : elles savent et ne savent pas simultanément, par un mécanisme de clivage psychique. Cette position n'est pas toujours consciente ou volontaire. Beaucoup de mères complices sont aussi des victimes (violences conjugales, dépendance financière, terreur). Cela n'excuse pas leur défaillance protectrice, mais aide à comprendre comment un système familial peut maintenir le secret pendant des décennies. Pour l'enfant, cette trahison maternelle est souvent vécue comme plus traumatisante que le viol lui-même : de la mère, on attendait protection.

Pourquoi les victimes se rétractent-elles parfois ?

La rétractation est fréquente dans les affaires d'inceste et ne signifie pas que la personne mentait.

Plusieurs facteurs l'expliquent : la pression familiale ("tu détruis la famille"), la culpabilité ("c'est ma faute si ma sœur a perdu son enfant"), la terreur (menaces de représailles), et surtout l'ambivalence affective. La victime peut simultanément vouloir que ça s'arrête ET vouloir protéger son agresseur qu'elle aime malgré tout. Cette ambivalence n'est pas contradictoire : elle est constitutive du traumatisme incestueux. La mémoire traumatique elle-même est fragmentée, dissociée : elle émerge quand les conditions symboliques le permettent, disparaît quand la pression devient trop forte.

Qu'est-ce que l'identification à l'agresseur ?

Ferenczi a décrit ce mécanisme dans les années 1930 : face au traumatisme sexuel, l'enfant introjecte la culpabilité de l'agresseur pour survivre psychiquement.

Il se sent responsable de ce qui lui arrive ("j'ai dû faire quelque chose pour mériter ça"). Cette identification explique pourquoi les victimes développent souvent une honte massive, un sentiment de saleté, une difficulté à se penser comme innocentes. Ce n'est pas un choix conscient : c'est un mécanisme de défense qui permet de maintenir un lien avec le parent-agresseur dont on dépend. L'enfant préfère se croire coupable plutôt que d'affronter l'insécurité totale d'avoir un parent dangereux.

Les enfants nés de l'inceste peuvent-ils s'en sortir ?

Les enfants nés de l'inceste portent un poids psychique spécifique : ils incarnent le secret, ils sont la preuve vivante de la transgression.

Leur place dans la généalogie est impossible à penser logiquement (le père est le grand-père, la mère est la demi-sœur). Ce traumatisme généalogique nécessite un accompagnement thérapeutique précoce et long. Avec un psychothérapeute formé aux traumatismes complexes, un travail de reconstruction identitaire est possible.

Il s'agit d'aider l'enfant à se penser en dehors de la confusion des places, à intégrer son histoire sans en porter la honte, à construire des liens affectifs sains malgré cette origine impossible.

Comment repérer un système familial incestueux ?

Plusieurs signes peuvent alerter :

isolement géographique et social de la famille, contrôle excessif d'un parent sur les sorties et relations, division des enfants (le préféré vs le bouc émissaire), séparation inhabituelle des membres (certains enfants exilés), climat de terreur ou punitions disproportionnées, comportements sexualisés précoces chez les enfants, somatisations (maux de ventre chroniques, troubles du sommeil), chutes scolaires brutales, conduites à risque chez les adolescents (fugues, addictions, scarifications). Aucun signe isolé ne suffit, mais leur cumul doit interroger. L'inceste laisse des traces psychologiques et comportementales que les professionnels formés peuvent repérer.

Peut-on soigner les victimes d'inceste après des années ?

Oui, absolument.

Il n'est jamais trop tard pour entamer un travail thérapeutique. Beaucoup de victimes ne peuvent parler qu'à l'âge adulte, parfois des décennies après les faits. Le traumatisme reste enkysté dans le psychisme et continue de produire des symptômes (phobie, répétition de relations toxiques, difficultés affectives, somatisations).

Un travail avec un thérapeute formé à la psychotraumatologie permet progressivement de désenkyster ces mémoires, de les symboliser, de restaurer une capacité à se penser comme sujet et non comme objet. Les approches intégratives (psychanalyse, EMDR, thérapies corporelles) sont particulièrement indiquées pour ces traumatismes complexes qui affectent à la fois le psychisme et le corps.

Quelle différence entre emprise et violence conjugale classique ?

L'emprise va au-delà de la violence physique : elle vise la destruction de la capacité de penser de l'autre.

Dans l'emprise, la victime ne peut littéralement plus imaginer d'alternative, penser en dehors du système imposé par l'agresseur. Les mécanismes sont similaires dans l'emprise conjugale et l'emprise incestueuse : isolement, alternance terreur/apaisement, culpabilisation, retournement de la réalité. Mais dans l'inceste, s'ajoute la dimension de l'autorité parentale et de la dépendance totale de l'enfant. L'emprise infantile laisse des traces plus profondes car elle s'inscrit dans un psychisme en construction qui n'a pas encore développé ses défenses.

Pourquoi la justice peine-t-elle à reconnaître l'emprise ?

Le droit raisonne en termes de consentement/non-consentement, présumant que tout adulte a son libre arbitre.

Cette grille de lecture méconnaît la réalité psychique de l'emprise où précisément la liberté psychique est détruite. Les juges, faute de formation clinique, peuvent confondre la soumission avec le consentement. Quand une victime dit "je l'aime" ou ne montre pas de détresse visible, le tribunal peut en déduire qu'il n'y a pas de violence. Or cliniquement, cette apparente adhésion est le symptôme de l'emprise réussie, pas sa réfutation. Former les magistrats aux mécanismes de l'emprise et du traumatisme complexe est indispensable pour que la justice protège au lieu de rétraumatiser.

Si vous reconnaissez ces situations, sachez qu'un accompagnement est possible. En tant que psychanalyste et thérapeute spécialisée en psychotraumatologie à Versailles, je reçois des personnes victimes d'emprise et de violences intrafamiliales. La parole peut se dire, même des années après. Il n'est jamais trop tard pour se reconstruire.

Par Frédérique Korzine,
psychanalyste à Versailles
Pour un soutien personnel ou professionnel, je vous propose un suivi adapté à vos besoins favorisant bien-être et épanouissement, à Versailles.

Psychanalyse, hypnose, coaching, supervision et thérapies brèves.

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