
Il est des histoires que l’on croit connaître par cœur. Le Petit Chaperon Rouge en fait partie : une enfant, un chemin, un loup, une morale sage répétée à l’envi — “méfie-toi des inconnus”. Pourtant, dès qu’on gratte sous le vernis des versions familières, quelque chose se dérobe. Et si ce conte ne parlait pas uniquement d’un danger extérieur, mais d’une menace plus subtile, plus intime ? Et si le loup n’était pas seulement un prédateur venu de la forêt, mais une figure qui imite, se glisse, se fait proche ? Lire ce récit avec un regard contemporain, nourri des psychanalystes, des cliniciens, mais aussi de notre expérience humaine la plus simple — aimer, protéger, grandir — révèle un texte moins enfantin qu’il n’y paraît. Non pas inquiétant, mais profond. Un conte qui ne cherche pas à effrayer les enfants, mais à rappeler aux adultes que l’innocence n’ignore pas la complexité du monde : elle l’affronte, à sa manière.
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Depuis Sigmund Freud avec L'homme aux loups jusqu'à Bruno Bettelheim et sa célèbre Psychanalyse des contes de fées, les contes pour enfants ont été décortiqués à travers le prisme de l'inconscient, révélant nos peurs et désirs les plus profonds. Ces interprétations ont longtemps dominé notre manière de comprendre ces histoires. Mais voilà que Lucile Novat, professeure de lettres en collège, bouscule ces idées reçues dans son premier livre, De grandes dents, enquête sur un petit malentendu.
Lucile Novat, dans son essai De grandes dents. Enquête sur un petit malentendu (éd. Zones), remet cette vision en question. Selon elle, le véritable danger n’est pas dans la forêt ni chez un inconnu, mais bien plus proche de la maison. Et si Le Petit Chaperon Rouge parlait en réalité de l’inceste, un sujet aussi troublant que méconnu ?
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Pour elle, l’idée que le loup représente un prédateur extérieur est un raccourci facile. En réalité, elle pense que le danger est beaucoup plus intime, niché au sein même de la famille.
Dès le début du conte, on nous parle d’une petite fille « la plus jolie qu’on eût su voir » et de sa mère et sa grand-mère qui sont « folles » d’elle. Mais quel genre d'amour est-ce vraiment ? Pour Novat, cette "folie d'amour" pourrait en fait refléter une relation toxique, un amour qui dérape, dissimulant des dangers familiaux.
Prenons aussi cette fameuse phrase : « Tire la chevillette, la bobinette cherra. » Vous avez toujours trouvé ça bizarre ? C’est normal ! Selon Novat, cette phrase signale en fait que la maison est barricadée non pour se protéger d’un danger extérieur, mais parce que le vrai danger est déjà à l’intérieur. Au cœur du foyer, dans un lit, avec quelqu’un que l’on connaît bien.
Pour éclairer cette lecture, il est intéressant de revenir à l’interprétation de Bruno Bettelheim, figure majeure de la lecture psychanalytique des contes. Dans Psychanalyse des contes de fées, il propose une perspective différente, située moins du côté du foyer que du côté des mouvements intérieurs de l’enfant.
Pour Bettelheim, Le Petit Chaperon Rouge est avant tout une allégorie de la maturation sexuelle. Le loup incarne les pulsions primitives, la séduction, la tentation ; le rouge du capuchon symboliserait l’arrivée des premières menstruations, et donc l’entrée dans la puberté. Quant au chemin emprunté par la fillette, il figurerait le délicat passage entre l’innocence et le désir, entre l’enfance et l’âge adulte.
Cette lecture ne vise pas à “sexualiser” l’enfant, mais à reconnaître qu’il traverse — parfois bien avant de pouvoir les dire — des émotions ambivalentes, des élans, des curiosités, des peurs et des attirances. Là où Lucile Novat interroge le danger dans la proximité familiale, Bettelheim explore la croissance intérieure, les conflits psychiques et le processus d’individuation.
Pour lui, ce conte fonctionne comme un espace symbolique où l’enfant peut apprivoiser ces bouleversements en toute sécurité. Une manière de traverser ses inquiétudes et de rencontrer sa propre autonomie — dans la fiction, avant de le vivre dans le réel.
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Lucile Novat pousse donc l’analyse encore plus loin. Elle nous invite à réfléchir au fait que le vrai danger n’est pas à l’extérieur, mais dans la maison, au sein même de la famille. Elle met en lumière la façon dont Perrault nous parle de cette « folie d’amour » de la mère et de la grand-mère, et nous fait voir que Le Petit Chaperon Rouge pourrait être une métaphore du danger caché dans les relations familiales.
Mais Novat ne s’arrête pas là. Elle anticipe nos résistances à accepter cette interprétation et y répond, en soulignant par exemple la fluidité des genres dans le conte. Le fait que la petite fille soit appelée LE petit chaperon rouge ou que le loup se déguise en grand-mère montre à quel point les rôles peuvent être flous et combien le danger peut être subtilement caché sous des apparences familières.
L’idée que Le Petit Chaperon Rouge pourrait être une allégorie de l’inceste est profondément troublante, car elle remet en question une histoire que nous croyions tous connaître. Depuis notre enfance, cette histoire nous a été racontée comme une simple mise en garde. Pourtant, si l’on suit la thèse de Novat, le conte cache en réalité un message beaucoup plus sombre :
Ce qui rend cette interprétation encore plus perturbante, c’est la manière dont Novat anticipe et répond à nos objections. En mettant en lumière la possibilité que les dangers puissent être internes autant qu’externes, elle nous force à reconsidérer notre vision du conte.
Peut-être parce que nous avons besoin de préserver une image innocente des contes pour enfants. Admettre que Le Petit Chaperon Rouge parle d'inceste pourrait ébranler bien des certitudes et nous forcer à accepter que les contes, souvent perçus comme simples, peuvent renfermer des vérités inconfortables.
Bettelheim, de son côté, nous rappelle que même les interprétations les plus établies des contes – comme celle qui voit dans Le Petit Chaperon Rouge un avertissement contre la tentation sexuelle – peuvent être difficiles à accepter, car elles touchent à des aspects profondément ancrés dans notre psyché collective. Les deux interprétations montrent à quel point les contes de fées sont des récits complexes, abordant des thèmes souvent tabous et perturbants.
Ces histoires sont bien plus que de simples récits pour enfants ; elles sont des miroirs de nos peurs les plus profondes et de notre société. En revisitant ces contes, nous découvrons des couches de signification que nous avions peut-être manquées.
Ces nouvelles perspectives sont également précieuses pour les psychologues, qui peuvent utiliser les contes comme outils thérapeutiques pour aider leurs patients à explorer leurs émotions et leurs expériences personnelles. En décryptant les messages cachés de ces récits, les thérapeutes peuvent aider leurs patients à comprendre les complexités de leur propre histoire.
Si l’on accepte la thèse de Novat, cela change profondément notre vision de l’enfance. Au lieu de voir les enfants comme des êtres à protéger des dangers extérieurs, cette lecture nous pousse à reconnaître leur vulnérabilité face aux dangers internes, ceux qui se cachent au sein même de la famille. Bettelheim, en nous rappelant les défis psychosexuels de la croissance, ajoute une autre dimension à notre compréhension des enjeux de l'enfance.
Ainsi, Le Petit Chaperon Rouge, loin d’être une simple fable moralisatrice, devient un outil pour explorer les aspects complexes de la croissance, de la sexualité et des relations familiales. Ces interprétations montrent que les contes de fées sont bien plus riches et puissants qu’ils ne le paraissent à première vue.
Pour en savoir plus sur cette fascinante interprétation de Le Petit Chaperon Rouge, vous pouvez écouter la chronique de France Culture : Le Petit Chaperon Rouge : histoire d'un malentendu. Où mieux encore, lire le livre de, allez, j'ose le mot, cette révolutionnaire, Lucille Novat, De grandes dents : Enquête sur un petit malentendu, éditions Zones, 2024.

Une méta-analyse internationale situe la prévalence autour de 11,8 % au niveau mondial, avec une vulnérabilité accrue chez les filles. En Europe, les estimations du Conseil de l’Europe indiquent qu’entre 10 % et 20 % des enfants seront exposés à des violences sexuelles avant l’âge adulte.
En France, les travaux de l’Ined soulignent que 13 % des femmes et 5,5 % des hommes déclarent des violences sexuelles avant 18 ans, toutes formes confondues. La littérature spécialisée rappelle par ailleurs qu’environ un tiers des violences sexuelles sur mineurs sont perpétrées au sein du cercle familial, caractérisant des situations incestueuses complexes, souvent marquées par le secret et la difficulté d’accès à la parole.
Ces données, bien qu’indépendantes du registre symbolique des contes, éclairent la pertinence d’une lecture clinique de certains récits traditionnels lorsque ceux-ci mobilisent des thèmes liés à la confiance, à la dépendance, à la vulnérabilité et à l’ambivalence du lien protecteur. Elles ne constituent pas une équivalence entre fiction et réalité, mais invitent à considérer que l’univers psychique de l’enfant — comme l’appareil narratif des contes — peut être un lieu d’élaboration de ces enjeux, parfois avant même qu’ils soient pensables ou formulables verbalement.
Les enfants savent, mieux qu’on ne le pense, naviguer entre peur et plaisir. Une version un peu sombre ne les abîme pas ; elle leur permet souvent d'apprivoiser leurs émotions. Là où un adulte voit du danger, l’enfant explore un frisson symbolique, comme lorsqu’il joue au loup. Faites confiance à son rythme : si une illustration ou une scène l’inquiète, il vous le dira. Accompagner, rassurer, écouter — voilà l’essentiel. Le conte n’est pas un traumatisme, c’est un terrain psychique pour grandir.
Pour un enfant très anxieux, la version douce ou un méchant loup moins effrayant peut aider. Vous pouvez aussi jouer, dessiner, changer la fin : la symbolisation passe parfois par la créativité. Si votre enfant vous pose des questions, répondez simplement, sans dramatiser. Et si certaines émotions persistent, en parler avec un thérapeute peut être apaisant — ce n’est pas “faire une thérapie”, mais offrir un espace rassurant.
Les contes offrent un territoire sécurisé où l’enfant peut rencontrer la peur, puis revenir vers vous, rassuré. C’est une forme d’entraînement émotionnel, qu’on retrouve aussi dans les approches psychothérapeutiques modernes : apprivoiser, nommer, jouer, répéter. Loin de fragiliser, cela construit. Si votre enfant demande le conte encore et encore, c’est qu’il travaille quelque chose — avec sérieux, même dans le jeu.
Pas pour l’inquiéter, mais pour lui donner un repère intérieur : “Dans les histoires comme dans la vie, on apprend à reconnaître qui nous veut vraiment du bien.” On peut même rappeler que, dans d’autres versions, comme celles des Frères Grimm, les choses se passent différemment. L’idée n’est pas de faire une leçon morale mais d’ouvrir la porte à une réflexion douce sur la confiance — un vrai thème de croissance.
Le jeu est une forme de psychothérapie naturelle chez l’enfant — les cliniciens le savent depuis longtemps. À travers ces mises en scène, il apprivoise la peur et la puissance, le “gentil” et le “méchant”. Si le jeu devient répétitif ou inquiétant, l’observer avec douceur — ou en parler avec un praticien formé aux approches analytique, intégrative ou Ericksonienne — peut éclairer ce qui se joue en profondeur.
Dites-lui que la confiance se construit avec le temps, par la gentillesse, le respect, la sécurité. Ce n’est pas une leçon de psychopathologie, c’est une transmission émotionnelle. L’enfant apprend moins des grandes explications que de votre ton, de votre regard, de votre disponibilité. Le conte devient alors non pas une menace, mais un support humaniste pour parler du discernement.
Les enfants “digèrent” leurs émotions par symbolisation. Un psy parlerait de symptôme créatif — un signal de maturation. S’il rejoue la scène du méchant et du chaperon, qu’il vous demande d’être le loup ou la mère-grand, il explore son monde intérieur. Rien d’inquiétant. On accompagne, on observe, on soutient. Si un doute surgit, un échange avec un psychothérapeute ou un pédo-psychiatre peut rassurer — sans qu’il soit question de diagnostic ou de troubles du comportement.
La répétition est un mécanisme psychothérapeutique naturel : elle apaise, elle structure, elle maîtrise l’inconnu. Les analystes, comme les psychothérapeutes plus comportementaux, le savent : revenir encore et encore sur une scène permet de l’habiter autrement. Si l’histoire du loup revient trop souvent et crée du malaise, vous pouvez proposer un autre récit, ou en discuter avec un professionnel de la santé mentale. Mais dans la majorité des cas, cette répétition est simplement un rituel de croissance.
Avant même les théories neuro-psychologiques modernes, on savait qu’une histoire peut contenir une peur pour mieux la transformer. Que l’on parle de psychothérapies, d’approche psychodynamique, de Gestalt ou même de TCC, le principe reste le même : mettre à distance ce qui fait peur permet d’y revenir plus fort. Ce n’est pas fragiliser l’enfant — c’est le préparer à vivre.