Téléphones, adolescents et santé mentale
1/9/2026

Téléphones, adolescents et santé mentale : ce que change vraiment l'interdiction au lycée

Depuis cette rentrée, votre lycéen ne peut plus sortir son téléphone entre deux cours, à la cantine ou dans la cour. L'interdiction déjà en vigueur à l'école et au collège s'étend désormais aux lycées, portée par une loi promulguée le 24 août 2026. L'Éducation nationale ne présente pas cette mesure comme un simple règlement de discipline. Elle la rattache explicitement au sommeil, à la concentration, à l'isolement, au cyberharcèlement et au bien-être psychologique des adolescents.

Table des matières

Si vous êtes parent, vous avez peut-être accueilli la nouvelle avec soulagement, ou au contraire avec une certaine inquiétude en imaginant la réaction de votre enfant. Si vous êtes vous-même adolescent et que vous lisez ces lignes, vous savez déjà ce que représente ce téléphone confisqué à l'entrée : bien plus qu'un objet. Je voudrais vous proposer un regard clinique sur ce changement, loin des postures tranchées qu'on lit parfois sur les réseaux sociaux.

Une mesure administrative, un effet clinique

Ce n'est évidemment pas une mesure de psychothérapie.

Personne, au ministère, ne prescrit un sevrage numérique à visée thérapeutique.

Mais dans mon cabinet à Versailles, je ne peux pas ignorer ce qu'elle produit concrètement : elle crée presque une expérience grandeur nature de réduction de l'hyperconnexion quotidienne, imposée à des centaines de milliers d'adolescents en même temps, dans un cadre collectif et non stigmatisant.

C'est précisément ce dernier point qui m'intéresse. Un adolescent qui décide seul de se couper des réseaux sociaux s'expose souvent à l'angoisse de rater quelque chose, de perdre le fil des conversations, d'être hors jeu. Quand la coupure est collective, imposée à tous de la même façon, elle change de nature. Elle devient une norme partagée plutôt qu'un choix individuel exposé au jugement des pairs.

« Les enfants et les adolescents sont constamment exposés à un bombardement sensoriel, émotionnel et à une surstimulation de leur attention réflexe, au détriment d'un entraînement de leur attention volontaire et de leur concentration. » Sabine Duflo, psychologue clinicienne, fondatrice du Collectif surexposition écrans

Ce que disent les chiffres

Les chiffres, justement, méritent d'être posés sans dramatisation excessive, mais sans minimisation non plus.

Selon l'étude 2025 de l'institut IPSOS pour le Centre national du Livre, les 15-19 ans passent en moyenne cinq heures et dix-neuf minutes par jour devant un écran, un temps qui continue de progresser. Cette exposition prolongée n'est pas neutre : elle pèse sur le sommeil, la concentration, les liens sociaux et l'exposition à la désinformation.

Sur le cyberharcèlement, les données de l'Insee publiées en 2025 montrent que 28 % des collégiens et 23 % des lycéens déclarent avoir été victimes de violence en ligne. Le phénomène progresse plutôt qu'il ne recule : une autre enquête recense une hausse des lycéens touchés, passant de 21 % à 29 % en un an, les filles restant les plus exposées. Et derrière ces pourcentages, il y a des visages que je reçois en consultation. Les conséquences ne sont pas anodines : selon une association spécialisée dans le harcèlement scolaire, près de quatre filles victimes sur dix disent s'être fait du mal ou avoir pensé au suicide.

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Le psychologue américain Jonathan Haidt, dont l'ouvrage Génération anxieuse a marqué le débat international, situe le tournant au début des années 2010. Il documente une hausse durable des troubles de santé mentale chez les adolescents à mesure que le smartphone s'est imposé dans leur quotidien, avec un effet particulièrement marqué chez les filles. Ses conclusions sont discutées, certains chercheurs jugeant le lien de causalité moins tranché qu'il ne l'affirme. Mais le constat clinique de fond, la montée du mal-être adolescent en lien avec l'omniprésence des écrans, rejoint largement ce que j'observe depuis plusieurs années dans ma pratique, notamment dans le travail sur l'anxiété sociale et les troubles du sommeil chez l'adolescent.

Le téléphone n'est pas qu'un objet de distraction

Voici ce qui, cliniquement, me paraît le plus important à vous transmettre : pour beaucoup d'adolescents que je reçois, le téléphone n'est pas seulement un outil de loisir ou de communication.

Il remplit une fonction psychique précise. Il régule l'angoisse. Il maintient un lien permanent avec le groupe de pairs, dont l'appartenance est justement l'enjeu développemental central de l'adolescence. Il peut aussi devenir un refuge, un espace où se retirer quand le monde réel devient trop exigeant ou trop douloureux.

C'est pourquoi je vous invite, que vous soyez parent ou adolescent, à ne pas réduire cette mesure à une question de discipline scolaire. Elle touche quelque chose de plus intime.

Pour certains jeunes, en particulier ceux suivis pour anxiété sociale, harcèlement, troubles du sommeil, conduites compulsives liées aux réseaux ou difficultés attentionnelles, cette privation temporaire peut être vécue comme un soulagement réel. Ne plus avoir accès en permanence au fil des messages, ne plus guetter la notification, ne plus subir la comparaison sociale instantanée : pour un adolescent épuisé par cette vigilance constante, la journée au lycée peut redevenir un espace de respiration.

Pour d'autres, à l'inverse, la coupure peut réveiller une angoisse nette, notamment lorsque le téléphone jouait ce rôle de refuge ou de régulation émotionnelle que je viens de décrire. Un adolescent qui utilisait ses messages pour vérifier, entre deux cours, que tout va bien avec un parent malade, un ami en difficulté, ou simplement pour apaiser une angoisse de séparation, peut vivre cette absence comme une perte de contrôle plutôt que comme une libération.

Ce que cela change dans le travail thérapeutique

Pour les professionnels que j'accompagne en supervision, comme pour les collègues qui me lisent, je pense que cette modification de l'environnement scolaire mérite d'être systématiquement intégrée à l'entretien, quel que soit le motif de consultation initial. Demander simplement : et vous, comment vivez-vous cette journée sans téléphone ? peut ouvrir des pans entiers de la vie psychique de l'adolescent que vous recevez.

J'observe, dans mon propre travail, que cette question révèle souvent des choses que l'adolescent n'aurait pas formulées spontanément.

Un jeune homme de seconde, suivi pour des difficultés de concentration importantes, m'a ainsi confié récemment que les premières semaines sans téléphone lui avaient permis, pour la première fois depuis longtemps, de terminer une pensée sans être interrompu. Une autre, en anxiété sociale marquée, m'a au contraire décrit une sensation de vertige à l'idée de ne plus pouvoir vérifier en temps réel ce qui se disait d'elle entre les cours.

Ces deux réactions sont légitimes. Aucune n'est la bonne réponse attendue. C'est justement leur écart qui est cliniquement précieux, parce qu'il nous renseigne sur la fonction que le téléphone occupait dans l'économie psychique de chacun.

Et si vous êtes parent

Si vous lisez cet article en tant que parent, je vous invite à observer, sans jugement hâtif, comment votre adolescent traverse ce changement dans les premières semaines.

Une irritabilité accrue le soir, un sommeil qui s'améliore ou au contraire se dégrade, une envie de parler davantage à table, ou au contraire un repli plus marqué : tous ces signes méritent votre attention, pas votre inquiétude immédiate.

Cette mesure ne réglera pas, à elle seule, la relation qu'un adolescent entretient avec ses écrans en dehors du cadre scolaire. Le soir, le week-end, les vacances restent des espaces où l'hyperconnexion continue de s'exercer pleinement. Mais elle offre, cinq jours par semaine, une fenêtre de récupération attentionnelle et sociale dont les effets, même modestes, méritent d'être observés avec curiosité plutôt qu'avec des attentes démesurées.

Si vous observez chez votre adolescent des signes de mal-être qui persistent, que le téléphone soit en cause ou non, il existe des espaces pour en parler. Je reçois notamment des adolescents et leurs familles dans le cadre d'un accompagnement en thérapie familiale, ainsi qu'en consultation individuelle pour les jeunes confrontés à l'anxiété, au harcèlement ou aux difficultés de sommeil liées aux usages numériques.

Une expérience à observer, pas un remède

Je terminerai par une nuance qui me tient à cœur.

Cette interdiction n'est pas un traitement. Elle ne remplace ni l'écoute, ni le travail thérapeutique, ni la relation de confiance qu'un adolescent peut construire avec un adulte disponible. Mais elle constitue, à l'échelle de tout un pays, un moment rare : celui où l'environnement change plus vite que les habitudes individuelles, et où l'on peut observer, presque en temps réel, ce que la présence ou l'absence du téléphone révèle de la vie intérieure de nos adolescents.

Pour les cliniciens, c'est une occasion à ne pas laisser passer.

Pour les parents, c'est une invitation à regarder autrement ce fils ou cette fille qui rentre, ce soir, sans avoir pu consulter son téléphone depuis huit heures. Pour les adolescents eux-mêmes, c'est peut-être, pour certains, la redécouverte d'un temps de pensée qu'ils avaient presque oublié.

Vous accompagnez un adolescent en difficulté face aux écrans, au harcèlement ou à l'anxiété sociale ? N'hésitez pas à prendre contact pour échanger sur un accompagnement individuel ou familial.

Questions fréquentes sur les téléphones, les adolescents et la santé mentale

Le téléphone portable rend-il les adolescents anxieux ou dépressifs ?

Le lien n'est pas mécanique, mais il est documenté par plusieurs travaux en neurosciences et en psychologie clinique.

Un usage intensif, notamment des réseaux sociaux, est associé à une hausse des troubles anxieux et des épisodes dépressifs chez certains adolescents, en particulier les filles. Mais le téléphone révèle souvent une fragilité psychique préexistante plus qu'il ne la crée à lui seul. C'est pourquoi une approche systémique, qui prend en compte la famille, l'école et le fonctionnement psychique de l'adolescent, est plus pertinente qu'une lecture uniquement comportementale du symptôme.

Combien de temps d'écran est raisonnable pour un adolescent ?

Il n'existe pas de seuil universel, mais plusieurs repères cliniques permettent d'évaluer une consommation problématique.

Au-delà de la durée brute, ce qui compte est l'impact sur le sommeil, la concentration en classe, les relations sociales réelles et l'humeur générale. Un adolescent qui délaisse ses activités habituelles, s'isole ou devient irritable dès qu'on limite son téléphone présente des signes plus préoccupants qu'un chiffre d'heures passées en ligne. Un praticien formé aux troubles du comportement peut vous aider à poser un diagnostic nuancé plutôt qu'une norme chiffrée rigide.

Comment savoir si mon ado est addict à son smartphone ?

Plusieurs signes cliniques évoquent une addiction comportementale plutôt qu'un simple usage intensif.

L'irritabilité ou l'angoisse dès que le téléphone est absent, le besoin croissant de temps de connexion pour ressentir un apaisement, l'abandon d'activités antérieurement investies et les tentatives infructueuses de réduire sa consommation sont des indicateurs pathologiques à prendre au sérieux. Ces mécanismes rejoignent, sur le plan psychique, ceux observés dans d'autres formes d'addiction. Un clinicien formé à ces problématiques peut évaluer avec vous si un accompagnement thérapeutique est nécessaire.

L'interdiction du téléphone au lycée va-t-elle réduire le cyberharcèlement ?

Elle peut en limiter certaines formes, sans les faire disparaître.

Une part importante du cyberharcèlement se déroule en dehors des heures de classe, sur des messageries et réseaux sociaux accessibles le soir et le week-end. L'interdiction réduit surtout les incidents qui se produisaient pendant la journée scolaire, dans les couloirs ou la cour. Elle ne remplace donc pas un travail de fond sur le climat scolaire, l'éducation aux usages numériques et l'accompagnement psychothérapeutique des élèves déjà touchés par des traumatismes liés au harcèlement.

Que faire si mon adolescent est en manque de téléphone au lycée ?

Un inconfort passager les premières semaines est attendu et ne relève pas forcément d'un trouble pathologique.

Une irritabilité, une difficulté de concentration ou une anxiété légère peuvent apparaître le temps que l'adolescent réorganise ses repères sociaux sans accès continu à son téléphone. Ce phénomène s'atténue en général progressivement. En revanche, si l'angoisse persiste, s'intensifie ou s'accompagne d'un repli marqué, d'un sommeil très perturbé ou d'idées noires, il devient nécessaire de consulter un professionnel plutôt que d'attendre que cela passe seul.

Quand consulter un psychothérapeute pour un ado en difficulté avec les écrans ?

Dès que l'usage du téléphone semble organiser toute la vie psychique et sociale de l'adolescent plutôt que de simplement l'accompagner.

Troubles du sommeil durables, chute des résultats scolaires, isolement progressif, signes de burn-out adolescent, anxiété envahissante ou évocation d'idées suicidaires sont autant de signaux qui justifient une consultation. Selon la situation, une thérapie comportementale et cognitive, une approche psychanalytique, un travail en pleine conscience ou une thérapie familiale systémique peuvent être proposés. Un psychologue et psychothérapeute expérimenté saura orienter vers l'approche la plus adaptée à l'histoire singulière de votre adolescent.

Faut-il consulter un psychiatre ou un psychologue si mon ado est accro à son téléphone ?

Le choix dépend de la nature du trouble, non d'une hiérarchie entre les deux professions.

Un psychologue clinicien peut évaluer les signes d'addiction et proposer une thérapie cognitive et comportementale pour travailler sur les comportements problématiques ancrés. Un psychiatre intervient quand une prescription médicamenteuse devient nécessaire, en cas de dépression sévère ou de troubles mentaux associés. Précisons aussi que l'addiction au smartphone, aussi envahissante soit-elle, ne relève pas de la psychiatrie lourde comme la schizophrénie. Un praticien formé aux psychopathologies de l'adolescent saura orienter vers un confrère psychiatre si le tableau clinique l'exige.

Le cyberharcèlement peut-il provoquer un traumatisme comparable à un stress post-traumatique ?

Oui, la littérature clinique documente des tableaux proches du stress post-traumatique chez certains adolescents harcelés en ligne.

L'exposition répétée à des messages humiliants ou menaçants peut générer une souffrance psychique intense, des phobies sociales, des troubles du sommeil et une hypervigilance comparable à celle observée après un événement traumatique classique. La dimension inconsciente de ce vécu, la honte souvent tue par l'adolescent, complique le repérage par l'entourage. Une prise en charge psychothérapeutique adaptée, parfois associée à des techniques spécifiques comme l'EMDR, permet un travail de guérison progressif sur ce traumatisme numérique, trop souvent minimisé par les adultes qui l'entourent.

Quelle approche thérapeutique privilégier pour un adolescent en souffrance psychique liée aux écrans ?

Il n'existe pas une thérapie unique, mais plusieurs psychothérapies individuelles adaptées à la personnalité de l'adolescent.

L'approche psychanalytique explore ce que le téléphone vient combler dans la vie inconsciente du jeune, dans la lignée des travaux initiés par Freud sur le symptôme comme compromis psychique. L'approche cognitive et comportementale agit plus directement sur les comportements observables. L'approche humaniste met l'accent sur l'écoute et le sens que l'adolescent donne à son expérience. Un psychologue clinicien formé à une pratique intégrative, comme le sont de nombreux psychothérapeutes après plusieurs années de formation clinique, sait combiner ces registres selon les besoins réels de chaque jeune patient.

Par Frédérique Korzine,
psychanalyste à Versailles
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