Quand le trauma fige l'existence, comment réintroduire du mouvement ?Dans mon cabinet, j'observe chaque jour cette étrange alchimie : certaines personnes traversent des épreuves terribles et parviennent à retrouver une vie fluide, tandis que d'autres restent comme pétrifiées par des événements parfois moins spectaculaires. Qu'est-ce qui fait la différence ? Pendant longtemps, j'ai cherché la réponse du côté des techniques – EMDR, hypnose, approches cognitives. Mais la véritable clé se trouve ailleurs, dans quelque chose de plus fondamental.Ce que vingt ans de pratique m'ont appris, c'est que le trauma n'est pas tant une question d'événement que de mouvement. Ou plutôt, d'absence de mouvement. Laissez-moi vous expliquer ce que j'entends par là, et pourquoi cette compréhension change tout dans notre façon d'accompagner.
Pensez à un enfant qui joue, qui passe du rire aux larmes, de l'excitation au calme, de la curiosité à la rêverie. Cette fluidité, c'est la vie dans toute sa splendeur. Un système vivant en bonne santé, c'est un système qui bouge, qui oscille, qui s'adapte. Notre température corporelle varie selon l'heure et l'activité. Notre humeur change avec les événements. Notre attention se déplace. Cette plasticité est le signe même de la vitalité.
À l'inverse, observez ce qui se passe quand quelque chose ne va pas. Une personne anxieuse reste en hypervigilance permanente, incapable de relâcher la garde. Une personne dépressive reste enfermée dans la tristesse, même quand les circonstances changeraient normalement son état. Le système s'est rigidifié. Il a perdu ce que j'appelle ses possibilités de variation.
Je pense à cette patiente qui me disait : "Je sais intellectuellement que je devrais me sentir mieux, que la menace est passée, mais mon corps refuse de le comprendre." Son système nerveux était bloqué en mode survie. Pas de flexibilité, pas de retour au calme possible. Une seule note qui joue en boucle, là où la vie devrait être une symphonie.
C'est précisément ce que fait le trauma : il fige. Il réduit l'éventail des possibles. Et tout notre travail thérapeutique consiste à restaurer cette capacité de mouvement, cette souplesse perdue. Non pas en effaçant ce qui s'est passé, mais en permettant à la personne de ne plus être prisonnière d'un seul état.
Voici une question qui me fascine : qui sommes-nous vraiment ? Le philosophe Paul Ricœur nous propose une réponse subtile en distinguant deux facettes de notre identité.
D'abord, il y a ce qui nous relie aux autres, ce que nous partageons. C'est notre appartenance culturelle, familiale, professionnelle. Quand quelqu'un dit "je suis médecin" ou "je suis mère de famille", il se définit par ces rôles collectifs. En situation difficile, ces appartenances peuvent devenir des points d'ancrage précieux.
J'ai accompagné plusieurs personnes qui, après un événement traumatique collectif – accident, catastrophe, violence – trouvaient du réconfort dans ce "nous sommes tous passés par là ensemble". Cette dimension partagée crée un espace de reconnaissance mutuelle, une solidarité qui peut être thérapeutique. Personne ne peut comprendre comme ceux qui étaient là.
Mais attention : cette appartenance collective peut aussi devenir une cage. Quand toute l'identité se réduit à "je suis une victime de...", la personne se fige dans un rôle. Elle devient le porte-parole permanent d'un groupe, prisonnier d'une étiquette.
Mais il y a aussi cette autre dimension, plus intime : l'expérience irréductible d'être soi. Cette façon unique dont chacun vit, ressent, interprète ce qui lui arrive. C'est ce qui fait que deux sœurs ayant grandi dans la même famille traumatisante n'auront pas du tout la même histoire intérieure à raconter.
Dans mon cabinet, c'est précisément cet espace que je cherche à créer : un lieu où la personne peut déposer sa vérité, sa version de l'histoire. Pas celle qu'on attend d'elle, pas celle des médias ou de la famille. La sienne, avec ses contradictions, ses parts d'ombre, ses émotions inavouables.
Une patiente m'a dit un jour : "Tout le monde me dit que j'ai eu de la chance de m'en sortir. Mais moi, parfois, je me demande si c'est vraiment une chance." Cette phrase, elle ne pouvait la dire qu'ici, dans cet espace protégé où sa singularité peut exister sans jugement.
Voici ce qui m'anime dans mon travail : aider les personnes à passer d'une identité subie à une identité choisie. Du statut de victime – cette étiquette collective légitime mais passive – à celui de personne blessée qui reprend progressivement les rênes de son histoire.
"Victime", c'est un statut social nécessaire – pour la reconnaissance, la justice, les droits. Mais quand cela devient l'unique définition de soi, c'est problématique. "Je suis une victime" fige dans un rôle, dans une identité définie par ce qu'on a subi.
"J'ai été blessé(e)", c'est différent. Cela reconnaît la blessure sans que celle-ci devienne totalisante. La question change : non plus "Qui est responsable de ce que je suis devenu ?" mais "Qu'est-ce que je peux faire, moi, maintenant, avec cette cicatrice ?"
Le cabinet thérapeutique est souvent le seul espace où cette transformation peut s'opérer en douceur. Où la honte peut être dite, où la culpabilité illégitime peut être explorée, où la colère peut exister sans être jugée. C'est un lieu de réappropriation de sa propre narration.
Voici quelque chose que j'ai mis des années à comprendre : le cerveau traumatisé ne fonctionne pas comme on pourrait le penser. On imagine qu'il fuirait à tout prix ce qui l'a blessé. Mais parfois, c'est l'inverse.
Prenons l'exemple d'une femme qui a survécu à une relation violente. Son psychisme a encodé l'information : "Cette terreur était immense... mais j'y ai survécu." Inconsciemment, face à une nouvelle relation où apparaissent des signaux d'alerte, son système peut paradoxalement choisir le scénario connu. Pas parce qu'elle est masochiste ou inconsciente, mais parce que son cerveau préfère un danger familier – dont elle est déjà revenue – à l'incertitude totale d'un territoire inconnu.
C'est ce qu'on appelle la compulsion de répétition. Ce n'est pas un choix conscient. C'est une stratégie de survie devenue inadaptée, où le trauma connu devient paradoxalement une "zone de sécurité" psychique.
En EMDR, je vois régulièrement ce mécanisme : tant que la mémoire traumatique n'est pas retraitée, elle continue d'agir comme un aimant inconscient qui attire vers des situations similaires. Le travail thérapeutique permet de "déverrouiller" ce pattern.
Le trauma ne surgit jamais dans un vide psychique. Il rencontre toujours un terrain préexistant – une histoire familiale, des blessures anciennes, des conflits latents. Et souvent, il agit comme un révélateur qui fait brutalement apparaître ce qui était déjà là, enfoui.
Je pense à ce patient dont la mère est décédée brutalement. Il s'est effondré, bien sûr. Mais au fil des séances, ce qui a émergé, c'était moins le deuil de la mère idéale que la confrontation douloureuse à une relation qui n'avait jamais été satisfaisante. Le décès avait fermé définitivement la porte à toute réconciliation possible. La mort avait révélé une blessure bien plus ancienne : celle de n'avoir jamais été vraiment vu par elle.
Ou cette autre patiente, agressée dans la rue, qui réalisait en thérapie que sa sidération venait aussi de la réactivation d'abus subis dans l'enfance. L'agression actuelle avait réveillé une terreur plus ancienne, enfouie depuis des décennies.
C'est pourquoi on ne peut jamais traiter un trauma "pur". Il faut accueillir toute la complexité de l'histoire personnelle qui vient se greffer dessus, parfois de façon inattendue.
J'ai mis des années à comprendre que ma meilleure compétence n'était pas dans mes diplômes ou mes techniques – aussi utiles soient-ils. C'était dans ma capacité à être pleinement présente, authentiquement moi-même, avec la personne en face de moi.
Au début de ma pratique, j'essayais de correspondre à une image du "bon thérapeute" : neutre, maîtrisé, sachant. Mais cette posture créait justement une barrière. Les patients le sentaient. Ce qui les apaise vraiment, ce n'est pas un professionnel lisse et impeccable, c'est une personne humaine, entière, capable d'être touchée.
Cela ne veut pas dire tout dévoiler de soi ou perdre le cadre thérapeutique. Mais cela signifie accepter d'être affecté, de laisser transparaître son humanité. Quand je sens l'émotion monter en écoutant un récit douloureux, je ne la masque plus. Cette résonance émotionnelle est précisément ce qui dit à l'autre : "Ce que vous vivez est légitime. Votre souffrance est réelle."
Chaque situation de crise est unique et imprévisible. Aucun protocole ne peut tout prévoir. Ce qui fait la différence, c'est notre capacité à inventer, à nous adapter, à puiser dans notre expérience singulière pour créer la réponse juste à cet instant précis, avec cette personne précise.
Il y a des moments où ce que la personne demande semble contredire nos principes professionnels. Et pourtant, c'est précisément là qu'il faut savoir écouter autrement.
Je me souviens d'une patiente qui, après un traumatisme, voulait absolument "oublier". Elle me demandait de l'hypnotiser pour effacer ces souvenirs. Ma première réaction a été de lui expliquer que ce n'était ni possible ni souhaitable, que le travail thérapeutique consistait justement à intégrer, pas à effacer.
Mais en creusant, j'ai compris que sa demande exprimait quelque chose de plus profond : un besoin vital de ne plus être submergée, de retrouver du contrôle. Ce qu'elle appelait "oublier", c'était en réalité "ne plus être envahie". Une fois reformulé ainsi, nous avons pu travailler sur ce véritable objectif.
Parfois, accueillir une demande apparemment inadéquate, c'est entendre le besoin psychique sous-jacent. C'est respecter le rythme et les stratégies de survie de la personne, même quand elles nous semblent contre-productives à première vue.
Nous ne pouvons pas porter seuls le poids de ces accompagnements intenses. La supervision, les groupes de pairs, l'échange avec des collègues ne sont pas des luxes – ce sont des nécessités vitales pour notre propre équilibre.
J'ai appris à repérer mes propres signaux d'alerte : quand je commence à ruminer une situation entre deux séances, quand je perds le sommeil, quand je me sens submergée par l'impuissance. Ce sont des indicateurs que j'ai besoin de déposer, de partager, d'être accompagnée à mon tour.
Il faut aussi accepter d'être confronté à des valeurs, des choix, des visions du monde qui heurtent les nôtres. Une personne qui pardonne à son agresseur, une autre qui choisit de ne pas porter plainte, une troisième qui trouve du sens dans sa souffrance d'une manière qui nous dérange. Notre rôle n'est pas de juger ces positions, mais de comprendre leur fonction psychique pour cette personne, à ce moment de son parcours.
Cette ouverture exige beaucoup de nous. C'est pourquoi le travail sur soi, la thérapie personnelle, reste selon moi indispensable pour tout thérapeute. On ne peut accompagner l'autre plus loin qu'on n'est allé soi-même.
Après toutes ces années de pratique, voici ce que je retiens : soigner, c'est créer les conditions du mouvement. Là où le trauma a figé, fossilisé, enfermé la personne dans un seul état possible, notre travail consiste à rouvrir l'éventail des possibles.
Cela passe par la reconnaissance de ce qui a été subi, oui. Mais sans y réduire la personne. Cela passe par la création d'un espace où la complexité peut exister – les contradictions, les parts d'ombre, les émotions inavouables. Cela passe par notre authenticité de thérapeute, notre capacité à être pleinement présent.
En EMDR, je vois concrètement ce processus : une mémoire figée qui se remet en mouvement, qui peut enfin être intégrée dans le flux de la vie. En psychanalyse, je l'observe dans la manière dont la parole, petit à petit, défait les nœuds. Quelle que soit l'approche, c'est toujours la même dynamique : retrouver de la fluidité, de la souplesse, de la liberté.
Notre rôle est humble mais essentiel : être là, pleinement présent, pour accompagner ce mouvement de réappropriation. Permettre à l'autre de redevenir auteur de sa propre histoire, même quand cette histoire porte en elle des chapitres douloureux.
Car au fond, c'est bien de cela qu'il s'agit : non pas effacer ce qui a été, mais permettre à la vie de reprendre ses droits. Avec ses contradictions, ses zones d'ombre, ses cicatrices – mais aussi avec sa capacité à bouger, à changer, à espérer encore.
💭 Réflexion personnelle
Ces réflexions irriguent chacune de mes journées au cabinet. Elles m'aident à rester vigilante : voir d'abord la personne vivante avant le diagnostic, entendre la singularité avant la catégorie, chercher le mouvement possible même dans ce qui semble figé à jamais. C'est un chemin d'équilibriste – entre technique et humanité, entre savoir et présence, entre protocole et invention. Un chemin qui se réinvente à chaque rencontre.
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