
François Roustang, philosophe et hypnothérapeute, a forgé un concept aussi exigeant que poétique pour décrire ce qui se passe dans la transe. Un mot rare pour une expérience que beaucoup connaissent sans savoir la nommer. Il y a des mots qui résistent au survol. "Perceptude" en fait partie. On ne le trouve dans aucun dictionnaire courant, et c'est précisément pourquoi il mérite qu'on s'y arrête.
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"Il n'y a rien à découvrir. Ou alors simplement découvrir que tout est déjà là, était déjà là, mais recouvert de choses inutiles qui empêchent de voir et de faire." François Roustang
François Roustang (1923-2016) n'était pas homme à céder aux facilités. Jésuite devenu psychanalyste lacanien, puis radicalement converti à l'hypnose après avoir rompu avec la psychanalyse, il a passé l'essentiel de sa vie intellectuelle à creuser une seule question : qu'est-ce qui fait vraiment changer quelqu'un ? Sa réponse tient dans ce néologisme discret, apparu notamment dans Il suffit d'un geste (2003) : la perceptude.
Elle découpe le réel en tranches, le hiérarchise, l'organise. C'est utile pour conduire une voiture ou rédiger un rapport. Mais face à la souffrance psychique, cette même découpe peut devenir un piège.
La souffrance psychique est souvent associée à une perception étroite, intense et répétée d'un événement traumatique, qui entraîne chez le patient une incapacité à vivre pleinement sa vie. Le corps, trop sollicité par la pensée qui cherche une issue rationnelle à la douleur, finit par devenir le lieu du déni plutôt que celui du sentir. On surmentalise ce qui fait mal. On tourne en rond dans le même couloir perceptif. Ce mécanisme est loin d'être anecdotique : selon une méta-analyse de 2019 portant sur dix-sept essais cliniques, les participants traités par hypnose réduisaient leur anxiété davantage que 79 % des participants du groupe contrôle.
C'est ici que Roustang introduit une distinction fondamentale : celle entre la veille restreinte et la veille généralisée. Dans l'état de veille restreinte, la perception se caractérise par la discontinuité et la partialité. Dans la veille généralisée, elle est marquée par la continuité et la prise en compte de tous les liens au monde. La perceptude, c'est précisément ce second mode d'être au monde.
"Si je suis ce que je sens, je ne suis que les fils qui me relient à mon environnement." François Roustang
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Attention : il ne s'agit pas d'un vague état de détente, ni d'une forme de méditation bouddhiste importée en cabinet. La perceptude est une expérience perceptive globale, non segmentée et non hiérarchisée, qui permet de replacer la personne au centre de son corps redevenu vivant. Ce corps que la souffrance avait mis entre parenthèses reprend voix au chapitre.
La perceptude est une expérience de transe globale que l'on pourrait qualifier d'a-modale : la perception des événements, du vécu personnel et collectif, n'est pas liée à une modalité sensorielle particulière, mais à un ensemble de combinaisons sensorielles, selon un processus dynamique et immédiat.
Pour Roustang, ce passage n'est pas une régression ni une dissolution du sujet. C'est, au contraire, une façon de retrouver sa place dans le flux du vivant.
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Roustang, citant Jean-Louis Lamande, décrit la perceptude comme "le passage d'un type de perception à un autre, de la perception des êtres et des choses, dans la maîtrise et l'objectivité, à une perception de tout à la fois, à un sentir partout à la fois, qui emportent le sujet dans l'objet et par lesquels l'objet constitue à nouveau le sujet sans qu'il ait à savoir comment et pourquoi."
Pour qu'il y ait changement, il faut qu'il y ait abdication du vouloir, de l'importance donnée à soi. Une personne ne peut se changer elle-même car elle est coincée dans ce qui l'empêche de se laisser transformer. Ce que guérit n'est pas la compréhension, mais une modification du rapport au monde. Le pouvoir de transformation ne repose ni sur l'intellect ni sur la volonté, mais sur la pratique de cette veille généralisée, qui organise nos existences en fonction de la complexité de notre état et de notre place, bien au-delà de notre entendement.
La perceptude relève ainsi du registre de l'être-au-monde, de l'harmonie, du Stimmung : une sorte d'accordage perceptif, une disposition sensorielle où intériorité et extériorité ne font plus qu'un. Ceux qui pratiquent l'hypnose reconnaîtront quelque chose dans cette formulation. Ceux qui ont vécu une transe aussi.
La perceptude est une expérience de transe active, l'expression d'une conscience élargie dont certains patients témoignent. Des formulations comme "j'étais là mais pas là", "je me sentais faire partie de quelque chose de plus grand", "mon corps a repris de la place" traduisent précisément ce basculement perceptif.
Ce que Roustang pointe, c'est que le symptôme prospère dans la perception fragmentée. La perception ordinaire, assise sur un référentiel fragmentaire, maintient le plus souvent le patient dans un processus de répétition traumatique. La transe est le lieu où se déploie une autre modalité perceptive, possible et transformatrice.
Les données cliniques vont dans ce sens. Un essai clinique randomisé a montré que l'hypnose pouvait réduire significativement les symptômes d'anxiété, avec une diminution d'environ 20 à 25 % par rapport aux traitements standards. Autrement dit : ce n'est pas en analysant indéfiniment le passé que le changement advient, mais en modifiant la texture même du rapport au présent.
La notion de perceptude, conjuguée à la lecture du Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc d'Eugen Herrigel (cet ouvrage est un vrai bijou, soit dit en passant), a permis à Roustang de développer une hypnose singulière, distincte de celle d'Erickson : une ouverture au monde tel qu'il est, loin d'un simple accès aux capacités de l'inconscient.
Chez Roustang, la perceptude et la veille généralisée relient l'hypnose à la vie du nourrisson et à la pensée phénoménologique, notamment à l'approche husserlienne. Mais plus encore, il est influencé par la pensée heideggérienne et les pensées orientales, ce qui donne à l'hypnose le sens d'un mode de vie.
Un mode de vie, pas un outil. C'est peut-être là la provocation la plus durable de Roustang : l'idée que la thérapie réussie ne produit pas quelqu'un de mieux analysé, mais quelqu'un de plus perméable au monde.
François Roustang est l'auteur notamment de "Qu'est-ce que l'hypnose ?" (1994) et "Il suffit d'un geste" (2003), réédités dans "Jamais contre, d'abord" (Odile Jacob, 2015).
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Contrairement à la perception ordinaire qui fragmente le réel, la perceptude permet de ressentir tous ses liens au monde simultanément, sans intervention de l'intellect. Atteinte en transe hypnotique, elle constitue pour Roustang le cœur de l'approche thérapeutique : c'est ce basculement perceptif, et non une prise de conscience intellectuelle, qui ouvre la voie au changement.
La perceptude interrompt la répétition traumatique en proposant un autre mode perceptif, plus ample. Les praticiens qui s'appuient sur cette approche thérapeutique constatent que le symptôme, privé de son substrat perceptif habituel, perd de son emprise. Des études montrent une réduction des symptômes anxieux de 20 à 25 % avec l'hypnose par rapport aux traitements standards.
Roustang s'en est nettement éloigné. Son hypnose vise moins à mobiliser des capacités cachées qu'à produire un état de veille généralisée, la perceptude, où le patient retrouve une relation vivante au monde. L'approche est plus phénoménologique qu'utilitaire, plus proche de la pensée heideggérienne que des techniques thérapeutiques ericksoniennes classiques.
Certains praticiens enseignent l'autohypnose pour y accéder seul. Cela dit, dans un travail thérapeutique sur une souffrance psychologique réelle, l'accompagnement d'un thérapeute formé reste conseillé. La transe guidée offre un cadre de sécurité qui facilite le lâcher-prise. La perceptude peut aussi évoquer des états connus : flow, méditation profonde, immersion sensorielle totale.
Les phobies et les troubles anxieux s'alimentent d'une perception fragmentée et répétitive de la menace. La perceptude, en élargissant le champ perceptif, permet de désancrer cette fixation. Des psychothérapeutes et praticiens formés à l'hypnose intégrative l'utilisent dans ce cadre, souvent en complément d'autres outils thérapeutiques comme la TCC ou la Gestalt, pour traiter aussi bien les phobies simples que l'anxiété généralisée.
Certains centres de thérapie proposent des approches intégratives combinant hypnose, Gestalt ou thérapies humanistes. Se renseigner sur la formation du praticien, sa familiarité avec l'œuvre de Roustang et son rapport au corps dans la pratique thérapeutique reste le meilleur indicateur.
Elle s'inscrit davantage dans une clinique de l'expérience que dans la psychologie comportementale ou la neuro-psychiatrie. L'hypnose qui la sous-tend est, elle, de mieux en mieux documentée. Une méta-analyse de 2019 portant sur dix-sept essais cliniques confirme son efficacité sur les troubles anxieux. Des psychologues et chercheurs en psychopathologie s'intéressent croissant à ces approches thérapeutiques non analytiques.
La perceptude agit précisément sur ce verrou. En élargissant le champ perceptif par la transe, elle permet au patient de sortir de la répétition traumatique sans devoir la revivre verbalement. Certains thérapeutes l'intègrent dans une approche combinant hypnose thérapeutique et EMDR, deux techniques thérapeutiques dont l'efficacité sur les traumatismes est aujourd'hui documentée.
La perceptude, elle, ne cible pas un contenu psychologique particulier : elle modifie le mode de perception lui-même. En ce sens, elle s'inscrit moins dans les psychothérapies à visée explicative que dans une approche phénoménologique et sensorielle du soin. Certains praticiens l'intègrent dans une pratique intégrative qui emprunte à plusieurs de ces traditions.
Comme elles, elle se méfie des interprétations longues et mise sur le changement concret. Mais Roustang ne proposait pas un protocole standardisé. La durée du travail dépend du praticien et de la personne. Ce qui est bref, c'est parfois le basculement lui-même : la perceptude peut s'installer en une séance, même si l'intégrer dans la vie quotidienne pour aller mieux demande un accompagnement plus suivi.
L'hypnose thérapeutique est d'ailleurs utilisée par certains praticiens dans l'accompagnement des addictions, avec des résultats encourageants sur la réduction des peurs et des comportements compulsifs. La perceptude, en restaurant un rapport vivant au corps et à l'environnement, peut réduire le besoin de recourir à des substituts pour atteindre le mieux-être.
Elle opère sur un registre différent : sensoriel et corporel plutôt que cognitif ou interprétatif. Certains thérapeutes spécialisés en hypnose l'intègrent naturellement à des approches comme la Gestalt-thérapie, la sophrologie ou les thérapies humanistes. Le but de la thérapie reste le même, seul le levier change : moins de mots, plus de sentir.
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