
Allez, aujourd'hui, on s'amuse un peu, on va parler de ce cousin, cette collègue, cette belle-mère qui, en trois phrases, transforme votre histoire en la sienne. Le narcissisme conversationnel n'a rien d'un diagnostic à sortir entre le fromage et le dessert. C'est une manière d'écouter, ou plutôt de ne pas écouter, qui se joue à deux, et que vous allez apprendre à repérer avant qu'elle ne vous grignote un déjeuner de famille après l'autre.
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« L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs. » La Rochefoucauld, Maximes
Le sociologue Charles Derber a mis un mot dessus dans les années 1990, après avoir observé, avec la patience d'un homme qui compte les mouches, une manie tenace dans les conversations américaines : ramener systématiquement l'attention vers soi. Vous parlez d'un souci de santé, l'autre enchaîne avec le sien, en plus grave, forcément. Vous racontez un voyage, il vous raconte le sien, en plus long, en plus beau, avec la météo qui n'était pas la même mais peu importe. Derber appelle ça le shift-response. Le mouvement contraire, celui qui reste sur ce que vous venez de dire et pose une question dessus, il le nomme support-response. Deux réflexes, deux mondes.
Dans la conversation moyenne, on est nettement plus doué pour se resservir soi-même que pour tendre le plat à l'autre.
Derber n'a pas inventé ça en fumant sa pipe. Il a enregistré et retranscrit plus d'une centaine de dîners informels, et le shift-response y était largement majoritaire face au support-response. Autrement dit : dans la conversation moyenne, on est nettement plus doué pour se resservir soi-même que pour tendre le plat à l'autre.
Et non, vous ne partagez pas forcément votre vie avec un pervers narcissique. La plupart du temps, en face de vous, il y a quelqu'un dont l'écoute a pris ce pli-là il y a des années, sans qu'un seul jour de sa vie il ne s'en soit rendu compte. Ce qui, entre nous, n'arrange rien.
Elle est venue me voir un jeudi, encore secouée par ce déjeuner. Elle avait mis des jours à trouver comment parler à sa sœur d'une fausse couche, quelque chose qu'elle formulait encore mal, même pour elle-même. Elle commence. Sa sœur écoute deux phrases, puis bascule, sans transition, sur sa propre grossesse compliquée, les examens qu'elle a subis, la peur qu'elle a eue. Trente secondes montre en main. Le sujet s'est refermé sur lui-même, la fausse couche a disparu de la table, remplacée par une autre histoire, plus fournie, plus documentée, qui n'était pas la sienne.
Elle ne m'a pas dit que sa sœur était mauvaise personne. Elle m'a dit qu'elle s'était sentie seule, précisément au moment où elle avait le plus besoin de ne pas l'être. C'est presque toujours sous cette forme-là que la chose se raconte, une sensation diffuse plutôt qu'un grief qu'on pourrait pointer du doigt. Ce goût un peu fade d'avoir donné quelque chose d'important et de se retrouver, cinq minutes plus tard, à écouter poliment l'histoire d'un autre.
Vous avez peut-être votre propre version, plus légère en apparence. Un premier rendez-vous, un verre de vin, jusque là, ça s'annonce plutôt bien. Il vous questionne et.... n'écoute pas la réponse. Et il parle. Et il parle. Et il parle... De son travail, de son dernier voyage, de ce qu'il pense de tout, encore et encore, sans jamais vous demander ce que vous, vous en pensez. Vous rentrez chez vous en sachant tout de sa vie et lui, rien de la vôtre qu'il n'ait déjà su avant d'entrer dans le restaurant. Il y a rarement de l'arrogance calculée là-dedans, la plupart du temps il s'agit surtout de quelqu'un qui ne connaît qu'une seule façon d'occuper une conversation, et qui la pratique sans même s'en apercevoir.
Le glissement vers soi n'est presque jamais du désintérêt pur, ce serait trop simple, et les gens sont rarement simples. Il protège une chose beaucoup plus ordinaire : la peur du silence, ce vide qui suit une confidence et qu'il faut boucher, vite, avec n'importe quoi. Chez certains, rebondir sur sa propre histoire tient lieu de preuve d'amitié, montrer qu'on comprend en montrant qu'on a vécu pareil, même si ce n'est pas vraiment pareil. Chez d'autres, ça trahit une vieille incapacité à tolérer que l'attention se pose ailleurs, sans que ça mérite pour autant l'étiquette de trouble de la personnalité narcissique, laquelle demande un tableau clinique nettement plus lourd.
L'angoisse sociale s'invite aussi dans l'histoire. Quelqu'un d'anxieux comble un blanc parce que ce blanc lui est insupportable, physiquement, et il le comble avec ce qu'il a sous la main. Lui-même, en général.
Une étude de Diana Tamir et Jason Mitchell, chercheurs à Harvard, publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences en 2012, a montré que 30 à 40 % de notre parole quotidienne consiste à parler de nous-mêmes, et que se raconter active dans le cerveau les mêmes circuits de récompense que la nourriture ou le sexe. Le plaisir de la confidence est réel, mesurable, chimique. La différence entre vous et la personne qui vous a volé votre fausse couche au déjeuner, ce n'est pas qu'elle ressent ce plaisir et vous non. C'est qu'elle ne sait pas le mettre en pause assez longtemps pour vous laisser ressentir le vôtre.
« Je disais donc, » reprit la Fusée, « je disais... qu'est-ce que je disais ? » « Vous parliez de vous », répondit le Chandelier romain. Oscar Wilde, La Fusée remarquable
Cette lassitude particulière au sortir d'un café avec telle personne. Cette impression d'avoir donné et de rentrer les mains vides. Et puis, un jour, cette tentation de ne plus raconter grand-chose, sans même vous en formaliser, par calcul silencieux. Ce n'est pas de la rancune. C'est une économie de guerre, tout ce qu'il y a de plus sain : vous cessez de déposer ce qui compte pour vous dans un endroit qui ne sait pas le garder.
Une phrase suffit, sur le moment : je te disais quelque chose, j'aimerais le finir. Rien de plus. Vous pouvez aussi, à froid, repérer quelles relations vous laissent régulièrement ce goût d'inachevé et ajuster ce que vous choisissez d'y confier, sans en faire un programme de rééducation pour l'autre. Personne n'a besoin que chaque dîner devienne une séance de thérapie de couple improvisée.
Quand la personne en question est quelqu'un qu'on ne peut ni éviter ni affronter de front, une mère, un frère, un associé, un accompagnement thérapeutique aide souvent à démêler ce qui appartient à la relation de ce qui appartient à votre propre difficulté à tenir votre place, à vous exposer, à réclamer qu'on vous écoute jusqu'au bout d'une phrase.
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Le signe le plus fiable n'est pas une liste de symptômes savants, c'est votre propre ressenti : cette fatigue récurrente, cette impression de ne jamais aller au bout d'une pensée en sa présence. Un thérapeute formé à la psychologie relationnelle peut vous aider à y voir plus clair, sans jamais poser de diagnostic sur quelqu'un qui n'est pas dans la pièce.
On y trouve plus souvent une angoisse ancienne, une difficulté émotionnelle à tolérer le silence ou l'attention posée ailleurs. Certaines approches thérapeutiques, systémique, psychanalytique ou humaniste, éclairent chacune un pan différent de ce fonctionnement. Comprendre l'origine ne dispense pas de vous protéger vous-même, mais cela peut adoucir la colère que vous ressentez, et c'est déjà beaucoup.
Un psychiatre intervient surtout lorsqu'un trouble psychique plus large sous-tend le comportement. Un psychologue ou un psychothérapeute, formé aux thérapies comportementales, à la Gestalt, à l'analyse transactionnelle ou à l'hypnose ericksonienne, accompagne plus souvent ce travail de fond. Une approche intégrative, qui combine plusieurs outils thérapeutiques, convient bien à ce type de difficulté relationnelle, précisément parce qu'elle touche à la fois au psychique et au comportemental.
Monopoliser la parole peut parfois masquer une détresse émotionnelle, une anxiété sourde, voire un mal-être proche de la dépression, que la personne ne sait pas nommer autrement. Un accompagnement en santé mentale aide à distinguer un trait de caractère ancien d'une souffrance plus récente qui mériterait d'être entendue et soignée pour ce qu'elle est vraiment.
Ce n'est pas un trait figé pour toujours, c'est une habitude relationnelle qui s'est installée et qui peut se retravailler. Une thérapie, qu'elle soit d'orientation analytique, comportementale ou intégrative, aide à comprendre ce que ce réflexe protège chez vous et à apprendre, doucement, à laisser une vraie place à l'autre dans l'échange.
Certaines personnes ayant traversé un stress post-traumatique développent une vigilance permanente qui les pousse à ramener chaque échange vers leur propre sécurité intérieure. Ce n'est pas un symptôme isolé, c'est souvent une pièce d'un tableau plus large, du ressort de la psychopathologie. En parler avec un thérapeute permet de démêler ce qui appartient à l'histoire ancienne de ce qui s'est simplement figé en habitude relationnelle.
Poser une limite claire, revenir simplement à votre sujet, choisir les moments où vous partagez ce qui compte vraiment, tout cela reste possible sans rupture. Un accompagnement relationnel, auprès d'un psychologue et psychothérapeute formé à ces dynamiques, aide à trouver ce dosage sans culpabilité ni ressentiment accumulé.
La plupart du temps, il reste une habitude relationnelle isolée, sans gravité clinique particulière. Mais lorsqu'il s'accompagne d'une rigidité marquée, d'une absence quasi totale d'empathie ou d'une souffrance constante chez les proches, un clinicien formé aux troubles mentaux peut évaluer la situation avec bien plus de précision qu'un simple ressenti familial.
La thérapie comportementale et cognitive, la TCC, travaille efficacement sur le réflexe lui-même, dans l'instant présent. La thérapie systémique éclaire plutôt ce qui se rejoue dans la dynamique familiale ou du couple. Un praticien expérimenté sait souvent combiner plusieurs psychothérapies individuelles pour ajuster l'accompagnement à la personne, plutôt que d'appliquer une méthode unique à toutes les situations.
Reconnaître ce trait chez soi ouvre déjà une vraie possibilité de guérison, portée par des thérapeutes formés à ces enjeux psychiques. Le travail touche autant au fonctionnement neuro qu'à l'histoire personnelle, et il permet, avec le temps, de transformer un réflexe ancien en une présence plus disponible pour l'autre.
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