
L'Adoleschiant... Ce n'est pas un gros mot, c'est presque un diagnostic. Il y a des mots qui s'inventent d'eux-mêmes. « Adoleschiant » en est un. Fusion naturelle de « adolescent » et de « chiant » — pardon, le terme technique échappera peut-être aux puristes — ce mot dit en une seule syllabe ce que des générations de parents ont ressenti sans pouvoir le formuler proprement en société. Si vous êtes parent d'un(e) adolescent(e), vous savez déjà de qui je parle. Si vous êtes vous-même thérapeute ou enseignant, vous avez probablement reconnu plusieurs visages en lisant ce titre. Et si vous êtes vous-même un ancien adolescent — ce qui, je crois, concerne tout le monde ici — vous vous souvenez peut-être, avec un mélange de honte et de nostalgie, d'avoir été cet être-là.
Le matin : il est injoignable. Non pas endormi — endormi, c'est encore humain. Il est dans un état alternatif de conscience que les neurosciences appellent « retard de phase du cycle circadien » et que vous, vous appelez « encore au lit à 13h un mardi ».
La journée : il communique par monosyllabes (« hm », « ouais », « j'sais pas ») sauf quand il développe des raisonnements d'une sophistication impressionnante pour expliquer pourquoi il n'est pas du tout en train de procrastiner.
Le soir : il veut parler. De préférence à 23h30, quand vous êtes déjà au lit avec votre livre, votre tisane et l'illusion naïve d'une bonne nuit de sommeil.
Et dans les transports en commun : il soupire. Fort. Avec une conviction artistique qui mériterait un Molière.
Donald Winnicott, ce psychanalyste britannique qui avait le génie de dire les choses simplement, l'avait bien compris : l'adolescent ne cherche pas à vous faire souffrir. Il cherche à savoir si vous êtes solide.
Quand il conteste tout, il vérifie si le cadre tient. Quand il soupire, il communique une détresse qui ne sait pas encore se dire avec des mots. Quand il claque la porte, il négocie en réalité sa séparation progressive d'avec vous — ce que la psychologie appelle le processus d'individuation, et que vous, vous appelez « mon adolescent qui me rend fou ».
L'adoleschiant fait, en réalité, quelque chose de très précis : il teste si vous pouvez continue de l'aimer alors qu'il est, disons… éprouvant. C'est une expérience scientifique. Vous êtes le sujet du test.
« L'adolescent a besoin d'un adulte qui résiste sans se venger. » D. W. Winnicott
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Et pas un petit chantier avec un type qui peint une pièce — non, un chantier Haussmannien, avec démolition de l'ancien, reconstruction des fondations, câblages électriques à refaire en intégralité. Le cortex préfrontal — la zone du cerveau responsable du raisonnement, de la gestion des impulsions, et de la capacité à penser que peut-être, juste peut-être, répondre « hm » à sa mère n'est pas la meilleure stratégie relationnelle — n'arrive pas à maturité complète avant… 25 ans.
Autrement dit : votre adoleschiant n'est pas de mauvaise volonté. Il est neurologiquement en travaux. Ce n'est pas une excuse — c'est une explication. La nuance est importante, surtout à 23h30.
Cette immaturité neurologique explique en partie pourquoi certaines approches comme l'hypnose fonctionnent bien avec les adolescents : elles contournent les résistances du cortex préfrontal encore en construction.
Parce qu'il y a une question qui finit toujours par se poser, généralement vers 2h du matin, quand vous n'arrivez pas à dormir : est-ce que c'est normal ?
La réponse courte : oui, l'adolescence est parfois chiante. La réponse longue : il y a « chiant dans les limites du développement normal » et « chiant parce que quelque chose ne va vraiment pas ».
Il conteste, mais il reste en lien. Il claque la porte, mais il revient manger à table. Il soupire quand vous parlez, mais il finit par répondre. Il teste les limites, mais il ne les franchit pas systématiquement. Il a des moments de désaccord, mais aussi des moments — rares, fugaces, précieux — où il redevient presque lui-même.
Il a des amis. Même si ces amis vous semblent parfois sortis d'un film dystopique, le fait qu'il ait un groupe social, qu'il se sente appartenir quelque part, c'est un indicateur solide.
Il dort trop, mais il dort. Il mange bizarrement, mais il mange. Il a des passions — même si ces passions incluent regarder des vidéos incompréhensibles sur YouTube pendant 4 heures.
Le retrait devient isolement. Il ne sort plus du tout. Il refuse systématiquement les interactions sociales. Les amis disparaissent un à un, ou n'ont jamais vraiment existé.
Les émotions deviennent extrêmes ou absentes. Soit tout est drame, crise permanente, réactions disproportionnées — soit plus rien. L'émoussement affectif, ce moment où l'adolescent ne réagit plus à rien, peut être plus inquiétant que les explosions.
Les résultats scolaires s'effondrent brutalement. Pas « il a baissé un peu » — plutôt « il était bon élève et d'un coup, il ne va plus en cours / ne rend plus rien / dort en classe ».
Il parle de mort, de disparition, "d'en finir". Même sur le ton de la blague. Même une seule fois. C'est un signal qu'on ne prend jamais à la légère.
Conduites à risque répétées : alcool/drogues réguliers, comportements sexuels dangereux, provocations avec la loi, automutilation.
Changement radical de personnalité : l'adolescent joyeux devient mutique, l'adolescent sociable devient agressif, l'adolescent calme devient incontrôlable — et ça dure.
Rupture complète du lien : vous ne savez plus rien de sa vie. Il ment systématiquement. Vous avez peur de lui, ou pour lui, en permanence.
Discours délirant, détachement de la réalité : il vous parle de choses qui n'ont pas de sens, voit/entend des choses qui n'existent pas, développe des théories paranoïaques sur son entourage.
Voici la question la plus utile que vous puissiez vous poser : est-ce que mon adolescent souffre, ou est-ce que c'est moi qui souffre de son comportement ?
Si c'est vous qui souffrez de ses soupirs, de ses réponses monosyllabiques, de son désordre existentiel — c'est probablement chiant, mais normal.
Si c'est lui qui souffre — s'il vous dit qu'il va mal, s'il pleure souvent, s'il semble profondément malheureux, s'il parle de ne plus vouloir être là, s'il se renferme — alors ce n'est plus de l'adolescence standard. C'est une détresse qui a besoin d'être entendue.
Et parfois, les deux coexistent. Votre adolescent peut être objectivement chiant ET objectivement en souffrance. Ce n'est pas contradictoire. C'est même assez fréquent.
Dans le doute, parlez-en. À votre médecin, à un psychologue, à l'infirmière scolaire. Pas pour « dénoncer » votre enfant, mais pour vérifier que vous ne passez pas à côté de quelque chose. Mieux vaut une consultation « pour rien » qu'un silence qui dure trop longtemps.
Ce qui fonctionne, en revanche :
Tenir le cadre sans tenir le rôle du geôlier. Les règles existent, elles sont claires, elles ne négocient pas — mais elles ne vous définissent pas comme ennemi.
Accueillir l'émotion sans valider la forme. « Je vois que tu es frustré » est différent de « il est normal de claquer la porte ».
Prendre soin de soi. On ne peut pas être un adulte solide à vide. Votre santé psychologique n'est pas un luxe — c'est la condition de tout le reste.
Se souvenir que ça passe. Vous l'êtes devenu, vous aussi, adulte. Même si votre propre adolescence ne vous semble pas forcément un argument irréfutable.
Nommez ce que vous voyez, sans jugement. « Je remarque que tu ne sors plus avec tes amis depuis plusieurs semaines. » « J'ai l'impression que tu es triste souvent. » « Tu as dit quelque chose hier soir qui m'inquiète. » Pas d'accusation. Juste des faits, et une porte ouverte.
Ne restez pas seul(e) avec ça. Parlez-en au médecin traitant, au médecin scolaire, à un psychologue. Vous n'êtes pas en train de « trahir » votre enfant — vous êtes en train de chercher de l'aide pour lui (et pour vous).
Proposez un espace thérapeutique — sans l'imposer comme une punition. « J'aimerais qu'on rencontre quelqu'un ensemble » fonctionne mieux que « tu vas voir un psy parce que tu me pourris la vie ». L'adolescent peut refuser. Mais au moins, il sait que vous avez remarqué, et que vous ne comptez pas faire comme si tout allait bien.
En cas de crise aiguë (menace de passage à l'acte, violence, discours suicidaire) : ne temporisez pas. Appelez le 15 (SAMU), contactez les urgences psychiatriques, ou amenez-le directement aux urgences. Ce n'est pas « exagérer ». C'est protéger.
Si votre adolescent refuse toute aide : consultez pour vous. Un psychologue peut vous aider à comprendre ce qui se joue, à ajuster votre posture, à ne pas vous effondrer. Parfois, c'est en voyant le parent aller mieux que l'adolescent accepte, plus tard, de franchir la porte à son tour.
Qu'il soit « simplement » chiant ou franchement en détresse, une chose reste vraie : vous n'avez pas à porter ça seul(e).
Un espace thérapeutique — que ce soit pour lui, pour vous, ou pour la famille — peut faire toute la différence. Pas pour « réparer » votre enfant. Pour lui offrir un lieu où se comprendre, et vous offrir, à vous, quelqu'un à qui parler qui n'est pas à bout à 23h30. Quelqu'un qui connaît le terrain, qui a vu d'autres adoleschiants avant le vôtre, et qui sait que derrière le hoodie et les soupirs, il y a toujours un être humain en train de se chercher.
Il n'est pas non plus un saint incompris. Il est quelque chose de plus complexe et de plus beau : un être humain en train de devenir lui-même, avec tout ce que cela implique de maladroit, d'intense, de déroutant.
Il a besoin que vous teniez bon. Pas parfaitement — parfaitement n'existe pas, et ce serait de toute façon suspect. Il a besoin que vous soyez là, imparfaits, solides, présents.
Et si, demain matin, il vous répond « hm » à votre « bonjour » enthousiaste, rappelez-vous : quelque part sous le hoodie, l'ado que vous avez aimé est encore là. Il revient, en général.
Vers 25, allez... 30 ans ?
Il vérifie inconsciemment si vous l'aimez même quand il est difficile à aimer. C'est aussi une manière maladroite d'exprimer le besoin de se séparer psychologiquement de vous — ce qu'on appelle le processus d'individuation. Le cortex préfrontal, zone du cerveau qui gère les émotions et les impulsions, n'est pas encore mature, ce qui explique les réactions disproportionnées.
Une crise d'ado normale inclut de l'irritabilité, du retrait partiel, des conflits, mais l'adolescent garde un lien social, dort, mange, et a des moments de mieux. La dépression se manifeste par un retrait complet, une tristesse permanente (plus de 2 semaines), une perte d'intérêt pour tout, des troubles du sommeil/appétit marqués, et parfois des idées noires. En cas de doute, consultez. Les thérapies comme l'EMDR peuvent être particulièrement efficaces en cas de traumatisme sous-jacent.
Sur le plan social et psychologique, la fin de l'adolescence varie selon les individus et les cultures, généralement entre 18 et 25 ans. La bonne nouvelle : les comportements les plus « chiants » s'atténuent souvent vers 17-18 ans, même si la maturation complète prend plus de temps.
« Je comprends que tu sois en colère, mais je ne tolérerai pas qu'on me parle sur ce ton » fonctionne mieux qu'une sanction arbitraire. L'adolescent a besoin de limites fermes, mais aussi de sentir que vous accueillez son émotion sans valider la forme qu'elle prend. Sanctionner systématiquement risque de rompre le dialogue sans rien résoudre.
Il construit son jardin secret, son identité propre. Ce qui doit alerter : un retrait total et brutal, l'absence complète d'échange (même conflictuel), l'isolement social complet, ou le fait qu'il semble profondément malheureux. Si le silence s'accompagne de tristesse, de décrochage scolaire ou de changement radical de comportement, consultez.
un changement brutal et durable de personnalité, un décrochage scolaire important, un isolement social complet, des conduites à risque répétées (alcool, drogues, automutilation), des propos sur la mort ou le suicide (même « pour rire »), ou si la vie familiale devient ingérable. Consultez aussi pour vous si vous vous sentez dépassé(e) — un psychologue peut vous aider même si votre ado refuse d'y aller.
C'est biologique, pas de la paresse. Cependant, dormir 14h par jour tous les jours, ou dormir pour « fuir » peut signaler une dépression ou un mal-être. Différenciez le besoin physiologique (8-10h) du sommeil-refuge (12h+).
Énoncez clairement les limites et les conséquences, puis tenez-les. Soyez ferme sans être punitif. Si le non-respect devient systématique et s'accompagne de mensonges, vols, violence ou danger, c'est un signal rouge : consultez rapidement.
Les garçons extériorisent souvent (agressivité, prise de risque, opposition), les filles intériorisent (anxiété, troubles alimentaires, auto-dévalorisation). Les garçons consultent moins, les filles développent plus de troubles anxio-dépressifs. Mais chaque adolescent est unique — le genre n'est qu'une variable parmi d'autres.
Mais la durée et l'intensité varient énormément. Certains adolescents traversent cette période sans heurt notable, d'autres connaissent plusieurs années difficiles. Ce qui compte : que l'évolution aille globalement vers plus de stabilité, pas que tout soit réglé à 16 ans pile.