Sommes-nous tous capables de torturer sur commande ?
17/3/2026

L'expérience de Milgram : sommes-nous tous capables de torturer sur commande ?

‍En 1961, un psychologue américain met en scène une situation d'une simplicité déconcertante — et obtient des résultats qui ébranlent encore aujourd'hui nos représentations de nous-mêmes. Non pas parce qu'ils révèlent la monstruosité de quelques-uns, mais parce qu'ils interrogent la normalité de tous.

Table des matières

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Eichmann était banal. Et si nous l'étions aussi ?

« Ce n'est pas la cruauté qui m'intéresse. C'est la capacité ordinaire à participer à l'inacceptable. » Stanley Milgram

Stanley Milgram est jeune chercheur à l'Université Yale lorsqu'il conçoit son expérience.

Le contexte n'est pas anodin : le procès d'Adolf Eichmann vient de s'ouvrir à Jérusalem. L'un des principaux organisateurs de la déportation des Juifs d'Europe se révèle être un homme d'une banalité desconcertante — pas un fanatique, pas un sadique identifiable, mais un fonctionnaire méticuleux qui « faisait son travail ». Hannah Arendt forgera à cette occasion la formule restée célèbre de « banalité du mal ».

C'est cette banalité qui intéresse Milgram. Non pas la cruauté exceptionnelle, mais la capacité ordinaire à participer à l'inacceptable. Il pose alors une question qui semble presque naïve : suffit-il qu'une autorité le demande pour qu'un individu ordinaire inflige de la souffrance à un autre ?

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Une blouse blanche, une salle, un bouton — et tout bascule

La mise en scène est simple. Les résultats ne le sont pas.

Le protocole est d'une élégance redoutable.

Des volontaires recrutés par annonce se présentent dans un laboratoire universitaire.

On leur explique qu'ils participent à une étude sur la mémoire et l'apprentissage. Ils seront « le moniteur» ; un autre participant — en réalité un acteur complice — sera « l'élève ».

L'élève doit mémoriser des paires de mots. À chaque erreur, le moniteur administre un choc électrique dont l'intensité augmente par paliers de 15 en 15 volts, jusqu'à 450. Les boutons sont soigneusement étiquetés : de « choc léger » à « danger — choc sévère », puis, pour les deux derniers paliers, un simple triple X.

L'élève est dans une pièce adjacente. Invisible, mais audible. Il gémit, se plaint de douleurs cardiaques, supplie qu'on arrête. À 300 volts, il cesse de répondre. La question se pose alors : est-il évanoui ? pire encore ?

À chaque hésitation du participant, le chercheur en blouse blanche intervient avec des formules neutres et impératives : « Continuez, s'il vous plaît. » « L'expérience exige que vous continuiez. » « Vous n'avez pas le choix, vous devez continuer. »

Aucune menace physique. Aucun avantage matériel promis. Seulement la pression d'une autorité scientifique dans un cadre institutionnel.

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65 % et ce n'étaient pas des monstres

Les psychiatres consultés avant l'étude prévoyaient 1 à 2 % d'obéissance totale. Le résultat fut trente fois supérieur.

Milgram avait consulté des psychiatres et des collègues avant de lancer l'étude. Le consensus était rassurant : peut-être 1 à 2 % des participants iraient jusqu'au choc maximal — des personnalités pathologiques, marginaux statistiques.

65 % des participants ont administré le choc de 450 volts.

Ce chiffre a été reproduit dans de nombreux pays, sur plusieurs décennies, avec des variations mais sans renversement du résultat. La majorité obéit.

Ce n'est pas sans résistance. Beaucoup des participants transpirent, tremblent, protestent verbalement, demandent qu'on les autorise à s'arrêter. Certains pleurent. Mais ils continuent. Ce détail est peut-être le plus troublant de tous : la souffrance subjective du participant n'interrompt pas le geste. Le malaise ne suffit pas.

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Quand le sujet disparaît derrière l'exécutant

« Je ne faisais qu'obéir aux ordres. »

Cette phrase, prononcée à Nuremberg, Milgram l'a entendue dans son laboratoire de New Haven — formulée différemment, mais produite par les mêmes mécanismes.

Pour rendre compte de ses observations, Milgram propose le concept d'état agentique : une configuration psychologique dans laquelle l'individu cesse de se percevoir comme un agent autonome et se vit comme l'instrument d'une volonté qui le dépasse. Dans cet état, la responsabilité est comme externalisée — elle appartient à celui qui ordonne, pas à celui qui exécute.

Ce glissement n'est pas soudain. Il s'installe progressivement, facilité par plusieurs conditions que Milgram a méthodiquement testées en variant son protocole.

La légitimité de l'autorité joue un rôle déterminant : l'expérience dans le cadre de Yale obtient des taux d'obéissance bien supérieurs à la même expérience conduite dans un bureau ordinaire d'une ville de banlieue. La blouse blanche, le laboratoire, l'université — tout cela constitue un cadre qui rend l'ordre crédible, et par conséquent difficile à récuser.

La distance avec la victime modifie considérablement les résultats. Quand l'élève est dans la même pièce, visible et tangible, l'obéissance diminue significativement. Quand le participant doit physiquement tenir la main de l'élève sur la plaque de choc, elle devient minoritaire. La souffrance abstraite est plus facile à produire que la souffrance incarnée, présente, regardée en face.

L'escalade progressive est peut-être le mécanisme le plus insidieux. Personne ne commence à 450 volts. On commence à 15, puis 30, puis 45... À chaque palier, le pas supplémentaire semble infime comparé à tout ce qui a déjà été fait. Et s'arrêter en cours de route, c'est rétrospectivement se reconnaître coupable des chocs précédents. La logique de la continuité piège le sujet dans son propre engagement.

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Ni bons ni mauvais, quelque chose de plus dérangeant

L'expérience de Milgram ne dit pas que l'homme est un loup pour l'homme. Elle dit qu'il est, dans certaines conditions, un fonctionnaire très appliqué.

Il serait tentant de tirer de l'expérience de Milgram une conclusion simple et définitive sur la nature humaine. Ce serait manquer ce qui en fait précisément la valeur scientifique et clinique : elle résiste aux lectures trop lisses.

Elle ne dit pas que les êtres humains sont fondamentalement mauvais. Elle ne dit pas non plus qu'ils sont bons mais corrompus par les circonstances. Elle dit quelque chose de plus inconfortable : que la frontière entre l'un et l'autre est poreuse, dépendante de variables que nous n'anticipons généralement pas, et que nous sous-estimons considérablement notre propre perméabilité à ces variables.

Milgram lui-même a noté des facteurs de résistance dans ses variantes. Lorsqu'un autre « participant » (également un acteur complice) refusait d'obéir devant le vrai participant, le taux d'obéissance totale chutait à moins de 10 %. Un seul modèle de désobéissance suffisait à modifier radicalement le comportement du groupe. Ce résultat est aussi fondamental que le premier : la résistance, comme l'obéissance, est contagieuse.

Quand obéir blesse... Clinique du trauma moral

Certains patients ne viennent pas consulter pour ce qu'on leur a fait. Ils viennent pour ce qu'ils ont fait.

Ces résultats éclairent d'une façon particulière ce que la clinique contemporaine désigne sous le terme de blessure morale (moral injury) — un concept distinct du PTSD, bien que les deux puissent coexister. La blessure morale survient lorsqu'un individu transgresse ses propres valeurs éthiques, ou y est contraint par une autorité, ou encore assiste à une telle transgression sans pouvoir l'empêcher.

Les participants de l'expérience de Milgram n'étaient pas traumatisés par une menace externe sur leur intégrité physique. Ils étaient déchirés par ce qu'ils faisaient. Plusieurs ont développé des troubles anxieux durables dans les semaines suivant l'expérience. Ce que Milgram avait installé dans le laboratoire ressemble étrangement à ce que vivent certains professionnels — soignants, militaires, cadres — contraints d'agir contre leurs valeurs au nom d'une autorité institutionnelle.

La demande répétée des participants — « Est-ce que je peux m'arrêter ? » adressée au chercheur — est elle-même révélatrice. Comme si l'ordre initial avait dessaisi le sujet de sa propre capacité à décider, et qu'il fallait une autorisation extérieure pour la recouvrer. La même autorité qui avait délié la conscience morale était implicitement convoquée pour la relier.

Milgram n'est pas une archive, il est notre quotidien

Les boutons ont changé de forme. La logique, non.

L'expérience de Milgram est souvent présentée comme un document historique, lié à son contexte d'après-guerre. Mais les mécanismes qu'elle met en lumière n'appartiennent à aucune époque en particulier.

Les organisations contemporaines reproduisent structurellement les conditions de l'état agentique : hiérarchies formalisées, culture du résultat, segmentation des tâches qui rend difficile de percevoir la chaîne complète de responsabilité. Les scandales sanitaires, financiers ou environnementaux des dernières décennies impliquent presque toujours des individus qui, interrogés séparément, décrivent avoir « suivi les procédures » ou « fait ce qu'on leur demandait ».

Les dynamiques de groupe ajoutent une dimension supplémentaire. Solomon Asch, contemporain de Milgram, avait montré que des individus nient l'évidence perceptuelle — ce qu'ils voient de leurs propres yeux — pour se conformer à un groupe unanime. Milgram et Asch ensemble dessinent un tableau de la sociabilité humaine qui réserve peu de place aux représentations romantiques de l'individu souverain.

Les environnements numériques introduisent de nouvelles formes de cette dynamique. La viralité produit une forme d'autorité diffuse : un message massivement partagé acquiert une légitimité implicite, indépendamment de son contenu. La distance entre l'acte — un clic, un partage, un commentaire — et ses effets réels sur une personne réelle reproduit à grande échelle le mécanisme de la pièce adjacente : la souffrance reste invisible, abstraite, déréalisée.

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La question que personne ne veut vraiment se poser

Nous aimons croire que nous saurions résister. Milgram a passé sa carrière à démontrer que cette certitude est elle-même une illusion.

Ce qui fait la durabilité de l'expérience de Milgram, c'est peut-être précisément qu'elle ne se laisse pas refermer sur une leçon simple.

Elle ne délivre pas de mode d'emploi pour « résister à l'autorité ». Elle ne classe pas les humains en deux catégories — les lâches et les courageux, les obéissants et les résistants. Elle pose une question que chaque individu est seul à pouvoir habiter : dans quelles conditions suis-je susceptible de devenir l'instrument d'une volonté qui n'est pas la mienne ?

Cette question a une valeur différente selon qu'on la pose depuis la position d'un chercheur, d'un clinicien, ou d'un sujet qui a vécu quelque chose qu'il ne s'explique pas tout à fait. Dans tous les cas, elle exige de tolérer une certaine incertitude sur soi-même — ce qui est peut-être l'une des formes les plus difficiles d'honnêteté intellectuelle.

Milgram n'a pas découvert que nous sommes mauvais. Il a découvert que nous sommes, bien plus profondément que nous ne le croyons, des êtres de contexte. Et que cette réalité mérite d'être regardée en face, sans consolation facile.

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FAQ — L'expérience de Milgram et l'obéissance à l'autorité

Qu'est-ce que l'expérience de Milgram et que prouve-t-elle ?

L'expérience de Milgram est une étude de psychologie sociale menée en 1961 à l'Université Yale.

Elle démontre que des individus ordinaires sont capables d'infliger de la souffrance à autrui sous l'effet d'une autorité légitime, sans contrainte physique. Elle ne prouve pas que les êtres humains sont fondamentalement cruels, mais qu'ils sont profondément vulnérables aux structures hiérarchiques — un résultat qui continue d'alimenter la réflexion en psychopathologie et en santé mentale.

L'expérience de Milgram est-elle liée à la psychanalyse et à Freud ?

Milgram n'était pas psychanalyste, mais ses découvertes résonnent fortement avec la pensée freudienne.

Freud avait théorisé dès 1921, dans Psychologie des masses et analyse du moi, les mécanismes par lesquels l'individu se soumet à un chef ou à une institution en leur cédant une part de son idéal du moi. L'état agentique décrit par Milgram — ce moment où le sujet s'efface derrière l'exécutant — peut se lire comme une illustration clinique de ce que Freud avait pressenti : que l'inconscient collectif et la dynamique de groupe fragilisent profondément l'autonomie morale du sujet.

Quel est le lien entre l'expérience de Milgram et le trauma psychique ?

Les participants de l'expérience n'étaient pas exposés à un danger externe, mais à la violence de leurs propres actes.

Plusieurs ont développé des troubles anxieux durables après l'expérience. Ce type de souffrance traumatique — produit non par ce qu'on subit mais par ce qu'on fait — correspond à ce que la clinique contemporaine désigne sous le terme de blessure morale (moral injury). Elle se distingue du PTSD classique et appelle des approches thérapeutiques spécifiques, qu'elles soient psychanalytiques, intégratives ou systémiques.

La blessure morale est-elle reconnue comme un trouble psychique ?

La blessure morale n'est pas encore une catégorie diagnostique officielle dans les classifications psychiatriques (DSM-5, CIM-11), mais elle fait l'objet d'une reconnaissance croissante dans la littérature clinique et psychiatrique.

Elle désigne les souffrances psychiques engendrées par la transgression — subie ou commise — de ses propres valeurs morales. Elle est fréquente chez les militaires, les soignants, les cadres confrontés à des injonctions contradictoires, et peut nécessiter un accompagnement psychothérapeutique approfondi.

Quelles psychothérapies sont efficaces face aux conséquences psychologiques de l'obéissance destructrice ?

Plusieurs approches thérapeutiques peuvent être pertinentes selon le tableau clinique.

Les thérapies comportementales et cognitives (TCC) permettent de travailler sur les schémas de pensée et les comportements automatiques liés à la soumission à l'autorité. L'approche psychanalytique explore les déterminants inconscients de l'obéissance et la dimension subjective de la culpabilité. L'approche systémique éclaire les dynamiques relationnelles et institutionnelles dans lesquelles le sujet s'est trouvé pris. Une approche intégrative peut combiner ces différentes entrées selon les besoins du patient.

L'obéissance aveugle peut-elle provoquer une dépression ?

Oui.

Lorsqu'un individu a agi contre ses valeurs sous la pression d'une autorité — dans un cadre professionnel, institutionnel ou familial —, les conséquences psychiques peuvent être durables : honte, sentiment de trahison de soi, perte de sens, repli, voire dépression. Ces souffrances sont souvent mal identifiées parce qu'elles ne ressemblent pas au trauma classique. Un accompagnement thérapeutique adapté permet de nommer ce qui s'est passé, de le rendre pensable, et d'amorcer un travail de réappropriation de soi.

Les mécanismes de Milgram s'appliquent-ils aux troubles du comportement observés en entreprise ?

Tout à fait.

Les organisations reproduisent structurellement les conditions de l'état agentique : segmentation des tâches, hiérarchie formalisée, culture du résultat. Les troubles du comportement observés dans certains contextes professionnels — épuisement, agressivité, passages à l'acte, effondrement éthique — peuvent s'éclairer à la lumière des travaux de Milgram. La souffrance psychique au travail n'est pas toujours individuelle : elle est souvent le symptôme d'une dynamique institutionnelle qui dessaisit le sujet de sa propre capacité à juger.

Faut-il consulter un thérapeute si l'on a l'impression d'avoir "obéi" à quelque chose qui allait contre ses valeurs ?

Cette question mérite d'être prise au sérieux. Avoir agi sous contrainte hiérarchique ou institutionnelle contre ses convictions profondes peut laisser des traces psychiques durables — culpabilité, honte, sentiment d'étrangeté à soi-même — qui ne se résolvent pas spontanément.

Un espace thérapeutique, qu'il soit psychanalytique, humaniste ou d'orientation comportementale, peut permettre d'explorer ce vécu sans le minimiser ni le dramatiser, et d'en dégager quelque chose de vivable. La consultation d'un psychothérapeute ou d'un psychologue clinicien est souvent le premier pas utile.

Où consulter un psychothérapeute spécialisé en trauma et blessure morale à Versailles ?

Le cabinet Psy Coach Versailles propose des consultations en psychanalyse, psychothérapie et accompagnement du trauma, en cabinet à Versailles et en téléconsultation. Frédérique Korzine, psychanalyste est spécialisée en psychotraumatologie, EMDR et hypnose thérapeutique. Elle accompagne notamment les souffrances liées à la blessure morale, aux conflits de valeurs et aux traumatismes psychiques complexes.

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Par Frédérique Korzine,
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