
Quand l'agresseur se fait passer pour la victime : comprendre, reconnaître et se protéger « Je n'ai jamais fait ça. C'est toi qui me rends dingue. Regarde ce que tu me fais subir ! » Si vous avez déjà entendu cette séquence — ou si vous l'avez vécue sans pouvoir mettre de mots dessus — vous avez probablement été confronté(e) au DARVO. Derrière cet acronyme se cache l'une des stratégies de manipulation les plus redoutables et les plus désorientantes qui soient. Théorisé en 1997 par la psychologue américaine Jennifer Freyd, spécialiste du trauma de trahison, le DARVO décrit un schéma en trois temps par lequel un agresseur, confronté à ses actes, parvient à renverser complètement la situation : il nie, il attaque, puis il se présente comme la vraie victime. Ce mécanisme est observé aussi bien dans les violences conjugales que dans le harcèlement au travail, les abus familiaux ou les agressions sexuelles. Les recherches montrent qu'il est utilisé par près de 72 % des auteurs de violences lorsqu'ils sont confrontés à leurs actes (Harsey, Zurbriggen & Freyd, 2017).
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L'agresseur refuse de reconnaître ce qui s'est passé, minimise la gravité de ses actes, ou prétend que la victime a mal interprété la situation.
Exemples de phrases typiques du déni : « Tu inventes, ça ne s'est jamais passé comme ça. » « Tu exagères, ce n'était pas si grave que ça. » « Tu déformes tout, comme d'habitude. » « Ce n'était pas mon intention, donc ce n'est pas de la violence. »
Cette première phase relève du gaslighting (détournement cognitif) : en niant la réalité, l'agresseur instille le doute chez la victime, qui commence à se demander si elle n'a pas « tout inventé ». En termes psychanalytiques, nous sommes ici face à un déni primaire doublé d'une projection : c'est la perception de la victime qui est désignée comme défaillante, pas le comportement de l'agresseur.
Il s'en prend directement à la crédibilité, au caractère ou aux motivations de la victime.
Exemples de phrases d'attaque : « Tu es complètement paranoïaque / instable / folle. » « Tu fais ça pour me détruire, c'est de la vengeance. » « Personne ne te croira, tout le monde sait que tu es manipulatrice. » « Tu essaies de monter les gens contre moi. »
Comme le souligne Jennifer Freyd, cette attaque est « conçue pour glacer et terrifier ». Elle vise à décourager la victime de maintenir sa plainte. L'agresseur peut également étendre cette attaque à l'entourage de la victime ou aux professionnels qui la soutiennent. D'un point de vue psychodynamique, cette phase mobilise la projection agressive et l'identification projective : l'agresseur déverse sur l'autre les qualités négatives qu'il refuse de reconnaître en lui-même.
Exemples d'inversion : « C'est moi qui souffre dans cette histoire, pas toi. » « Tu me harcèles avec tes accusations. » « Je suis victime du système, on m'accuse à tort. » « Regarde ce que tu m'obliges à faire. »
Freyd décrit ce renversement comme une inversion complète de la figure et du fond : « L'agresseur est à l'offensive et la personne qui tente de le confronter est mise sur la défensive. » La victime, déjà fragilisée par le déni et l'attaque, se retrouve à devoir prouver qu'elle n'est pas l'agresseur — énergie qu'elle ne consacre plus à sa propre protection.
Le DARVO n'est pas toujours une stratégie délibérément calculée. Il peut être partiellement inconscient, alimenté par des mécanismes de défense archaïques. Chez les personnalités narcissiques et les profils pervers, la confrontation à leurs propres actes constitue une menace intolérable pour leur image de soi grandiose.
Plusieurs mécanismes de défense sont à l'œuvre : le déni (refus de reconnaître la réalité de l'acte), la projection (attribuer à l'autre ses propres pulsions agressives), le clivage (fonctionnement tout-bon / tout-mauvais) et l'identification projective (déposer dans la victime les aspects inacceptables de soi).
Du point de vue psychanalytique, on peut considérer le DARVO comme l'expression d'une faille narcissique profonde. L'agresseur protège à tout prix un faux self idéalisé. Toute tentative de le confronter à la réalité de ses actes déclenche une réaction défensive massive, parce que la honte sous-jacente est trop dévastatrice pour être intégrée.
Le mécanisme central est un switch (basculement) sur le Triangle Dramatique de Karpman : l'agresseur quitte brusquement la position de Persécuteur pour se placer en position de Victime, tout en repoussant la vraie victime vers la position de Persécuteur. Ce renversement est le « coup de théâtre » qui constitue le moteur du jeu — celui qui produit la confusion, la culpabilité et le sentiment d'impuissance chez la personne ciblée.
Certaines des phrases typiques du DARVO correspondent d'ailleurs à des jeux explicitement nommés par Berne dans Des jeux et des hommes (1964). La phrase « Regarde ce que tu m'obliges à faire » est littéralement le jeu « Regarde ce que tu m'as fait faire » (See What You Made Me Do) : le joueur rejette la responsabilité de ses propres actes sur l'autre et se positionne comme victime impuissante des actions d'autrui. Les phrases du type « C'est moi qui souffre » ou « Tu me harcèles avec tes accusations » relèvent quant à elles d'une accumulation de timbres — ces collections de griefs que l'agresseur engrange pour justifier sa posture victimaire et, à terme, une escalade.
L'analyse transactionnelle permet également de repérer les rackets émotionnels à l'œuvre dans le DARVO : la souffrance ostentatoire, l'indignation théâtrale et la posture de martyr sont des émotions de substitution (ou émotions parasites) qui viennent masquer les émotions authentiques de l'agresseur — la honte, la peur d'être percé à jour — et servent à maintenir son scénario de vie (script). En ce sens, le DARVO n'est pas seulement une tactique ponctuelle : il s'inscrit dans une structure relationnelle profonde, souvent ancrée depuis l'enfance.
Pour la victime, l'efficacité du DARVO tient à ce qu'il frappe précisément là où elle est déjà vulnérable. Après avoir subi des violences, elle peut déjà douter de ses propres perceptions. Le DARVO exploite cette insécurité et la transforme en arme.
Les recherches de Harsey et Freyd (2020, 2023) démontrent que l'exposition au DARVO produit chez la victime une augmentation significative de l'auto-accusation : plus la victime est exposée à cette stratégie, plus elle tend à se croire responsable de ce qu'elle a subi. On observe également des symptômes de confusion, d'anxiété chronique, de dépression, et parfois de déréalisation.
Ce processus s'apparente à ce que Seligman nomme l'impuissance apprise (learned helplessness) : la victime, ayant intériorisé le récit de l'agresseur, finit par renoncer à se défendre. Elle développe ce que certains cliniciens appellent une pseudo-identité — une image de soi forgée par le discours de l'autre, où elle se perçoit comme intrinsèquement toxique ou coupable.
Le DARVO ne trompe pas seulement la victime : il est également remarquablement efficace sur les observateurs. Les études expérimentales de Harsey et Freyd (2020) montrent que les personnes exposées au DARVO d'un agresseur perçoivent la victime comme moins crédible, plus responsable et plus agressive, tandis que l'agresseur est jugé moins responsable et moins abusif.
C'est ce qui rend le DARVO particulièrement dangereux dans les contextes judiciaires, médicaux ou familiaux : les professionnels eux-mêmes peuvent être piégés par cette inversion narrative. Jennifer Freyd parle alors de DARVO institutionnel lorsque des systèmes entiers (justice, police, églises, entreprises) participent à cette dynamique de renversement.
C'est le terrain privilégié du DARVO. Dans le cadre des violences conjugales, l'agresseur utilise le déni et l'inversion des rôles pour maintenir son emprise. Les recherches montrent que les partenaires violents qui minimisent leurs actes sont également ceux qui désignent le plus souvent leur victime comme l'instigatrice de la violence.
Le DARVO s'insère dans le cycle de l'emprise : il renforce le lien traumatique (ou trauma bonding) en créant chez la victime un état de dépendance à la validation de l'agresseur. La victime, convaincue d'être « la problématique », cherche à réparer la relation plutôt qu'à s'en protéger.
Le DARVO est fréquemment observé dans les dynamiques familiales toxiques, en particulier chez les parents à fonctionnement narcissique. L'enfant qui ose exprimer sa souffrance s'entend répondre : « Après tout ce que j'ai fait pour toi, c'est comme ça que tu me remercies ? » Le parent se positionne en victime sacrificielle, et l'enfant est désigné comme ingrat, cruel ou manipulateur.
Ce schéma participe de la transmission intergénérationnelle du traumatisme : l'enfant intériorise une culpabilité qui ne lui appartient pas, et peut reproduire ces dynamiques dans ses propres relations adultes, que ce soit en tant que victime habituée au silence ou en tant qu'agresseur ayant appris cette stratégie comme modèle relationnel.
Le DARVO est un outil classique du harcèlement moral en entreprise. Un supérieur hiérarchique confronté à une plainte peut nier les faits, attaquer les compétences ou les performances de l'employé plaignant, puis se présenter comme injustement ciblé.
Les individus qui utilisent le DARVO en milieu professionnel cherchent généralement à protéger un sentiment de contrôle et de supériorité. Ils se sentent menacés par les personnes compétentes ou appréciées, et instrumentalisent les dynamiques de groupe pour isoler leur cible.
Freyd a également identifié ce qu'elle appelle le DARVO institutionnel : lorsqu'une institution (entreprise, système judiciaire, communauté religieuse) reproduit le schéma DARVO pour protéger ses membres ou sa réputation. Des victimes de viols se retrouvent poursuivies pour faux témoignage ; des lanceurs d'alerte sont licenciés pour « déloyauté ».
Ce DARVO institutionnel constitue, selon Freyd, une forme particulièrement pernicieuse de trahison institutionnelle (institutional betrayal) : l'institution censée protéger ses membres devient elle-même l'agent de la violence secondaire.
Identifier le DARVO est la première étape pour s'en protéger. Les études montrent que la simple connaissance de ce mécanisme réduit significativement son emprise sur les observateurs (Harsey & Freyd, 2020).
La séquence est systématique : lorsque vous confrontez quelqu'un à un comportement blessant et que la réponse suit invariablement l'ordre déni → attaque → inversion, vous êtes très probablement face à un DARVO.
L'absence de remords authentique : le DARVO ne s'accompagne jamais d'une reconnaissance sincère de la souffrance causée. Les excuses, quand elles existent, sont insincères et suivies d'un « mais » (« Je suis désolé(e), mais c'est toi qui... »).
Le sentiment de confusion : si après une conversation où vous avez tenté d'exprimer une souffrance, vous repartez en vous sentant coupable, confus(e), ou en doutant de votre propre perception, c'est un indicateur puissant.
La répétition du schéma : le DARVO n'est pas un épisode isolé. Il se répète à chaque tentative de confrontation, créant un cercle vicieux où la victime finit par renoncer à parler.
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Nommer pour désamorcer. Pouvoir identifier le DARVO — avoir le mot — est en soi thérapeutique. Cela permet de sortir de la confusion et de restaurer la confiance dans ses propres perceptions. Comme le souligne Dan Allender, « pouvoir dire "tu viens de me faire un DARVO" crée une clarté », même si la prise de conscience n'est pas immédiate.
Documenter. Tenir un journal des incidents permet de maintenir un ancrage dans la réalité. Face au gaslighting, l'écrit est une trace précieuse qui protège contre l'érosion de la mémoire.
Ne pas entrer dans le débat. Le DARVO fonctionne parce qu'il entraîne la victime dans une spirale de justification. Apprendre à poser fermement sa réalité sans chercher à convaincre l'agresseur est une compétence protectrice essentielle.
S'entourer. Le DARVO prospère dans l'isolement. S'appuyer sur des proches de confiance, un thérapeute ou un groupe de parole permet de contre-balancer la distorsion narrative imposée par l'agresseur.
La prise en charge des victimes de DARVO répété s'apparente à celle des traumatismes relationnels complexes. Plusieurs approches sont particulièrement adaptées :
L'EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) permet de retraiter les souvenirs traumatiques liés aux épisodes de manipulation, en aidant le patient à désamorcer la charge émotionnelle associée au sentiment de culpabilité injecté par le DARVO.
Le travail psychanalytique permet d'explorer les racines profondes de la vulnérabilité au DARVO : pourquoi cette personne a-t-elle été particulièrement sensible à ce type de manipulation ? Quelles répétitions transgnérationnelles sont à l'œuvre ? Comment restaurer un narcissisme sain qui permette de ne plus absorber la culpabilité de l'autre ?
La thérapie systémique est précieuse pour comprendre comment le DARVO s'inscrit dans un système relationnel plus large — familial, conjugal ou professionnel — et pour identifier les alliances invisibles qui le soutiennent.
L'hypnose thérapeutique peut aider à accéder aux ressources internes de la personne et à restaurer un sentiment de sécurité intérieure, souvent profondément altéré par la répétition du DARVO.
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Les recherches de Jennifer Freyd et de son équipe convergent vers un constat encourageant : connaître le DARVO protège du DARVO. Les observateurs informés de ce mécanisme sont significativement moins influencés par les tentatives d'inversion narrative. Ils perçoivent la victime comme plus crédible et l'agresseur comme moins crédible.
Freyd a d'ailleurs proposé le concept d'Anti-DARVO : un ensemble de réponses constructives qui permettent à la fois de réduire l'impact du DARVO et d'enseigner des manières plus honnêtes de répondre aux allégations.
Si vous vous reconnaissez dans ces descriptions — que ce soit dans votre couple, votre famille, votre milieu professionnel — sachez que cette confusion que vous ressentez n'est pas le signe que vous êtes « trop sensible » ou « paranoïaque ». Elle est le signe que vous subissez une manipulation identifiée, documentée et étudiée. Et qu'un accompagnement adapté peut vous aider à retrouver la clarté et la confiance en vos propres perceptions.
Sur le plan psychique, cela crée un brouillage du psychisme de la proie : confusion, auto-accusation, perte d’estime de soi. Ce n’est pas une notion “psycho” pour faire joli : c’est un mécanisme observé dans des dynamiques interpersonnelles d’emprise, parfois pathologique, qui peut aussi piéger l’entourage et les institutions.
D’abord “ça n’a jamais existé” (déni), puis “tu es anxieux(se) / instable” (attaque), puis “c’est moi qui souffre, tu me harcèles” (inversion). Dans le couple, ce schéma abîme le lien affectif et peut provoquer épuisement, burn-out, hypervigilance, voire symptômes corporels (tensions, troubles du sommeil). Au travail, il peut accompagner un harcèlement moral déguisé en “gestion des performances”.
Votre cerveau cherche de la cohérence “ici et maintenant”, et l’agresseur exploite ce besoin : vous vous mettez à analyser chaque mot, chaque stimulus, au lieu de regarder la chronologie des faits. À force, on internalise : “si je me sens mal, c’est que j’ai tort”. Résultat : baisse de l’estime de soi, culpabilité, ruminations, parfois anxiété et symptômes mentaux (déréalisation, confusion).
On peut le retrouver chez différents profils, mais il est fréquemment décrit dans des dynamiques d’emprise avec des traits de pervers narcissique (ou des fonctionnements narcissiques défensifs). L’enjeu central est la protection d’une image de soi : plutôt que reconnaître un tort, la personne inverse la scène et se présente en victime. En clinique, un praticien (psychologue, psychothérapeute, parfois psychiatre) cherchera surtout à évaluer la répétition, l’intentionnalité, le contexte, et l’impact sur la personne qui dit être victime.
Pour la guérison, l’objectif n’est pas de “gagner le débat” mais de retrouver du pouvoir d’action : soutien social, cadre protecteur, et accompagnement par un clinicien (approche humaniste, comportementale, psychodynamique/Freud, EMDR, etc., selon votre histoire). La gestion du stress et le travail de connaissance de soi aident à reconstruire la résilience : vous réapprenez à vous croire, à poser des limites, et à guérir sans dépendre de la validation de l’autre.
Références
Berne, E. (1964). Games People Play: The Psychology of Human Relationships. Grove Press. [Éd. française : Des jeux et des hommes, Stock, 1975].
Freyd, J. J. (1997). Violations of power, adaptive blindness, and betrayal trauma theory. Feminism & Psychology, 7, 22-32.
Harsey, S. J., Zurbriggen, E. L., & Freyd, J. J. (2017). Perpetrator responses to victim confrontation: DARVO and victim self-blame. Journal of Aggression, Maltreatment & Trauma, 26(6), 644–663.
Harsey, S. J. & Freyd, J. J. (2020). Deny, Attack, and Reverse Victim and Offender (DARVO): What is the influence on perceived perpetrator and victim credibility? Journal of Aggression, Maltreatment & Trauma, 29(8), 897–916.
Harsey, S. J. & Freyd, J. J. (2023). The influence of deny, attack, reverse victim and offender and insincere apologies on perceptions of sexual assault. Violence Against Women, 29(12-13).
Harsey, S. J., Adams-Clark, A. A., & Freyd, J. J. (2024). Associations between defensive victim-blaming responses (DARVO), rape myth acceptance, and sexual harassment. PLoS ONE, 19(12).