
Il arrive qu'une vie tout entière se mette à vaciller autour d'une phrase apparemment banale, posée un soir de fatigue ou au creux d'une insomnie : « à quoi bon tout cela ». La question semble timide. Elle ouvre pourtant sur l'un des vertiges les plus anciens de la condition humaine. Le psychiatre américain Irvin Yalom, né en 1931 à Washington de parents juifs émigrés de Russie, en a fait le centre de son œuvre. Pendant plus d'un demi-siècle, dans son cabinet de Palo Alto comme dans ses romans, il a écouté des femmes et des hommes confrontés à cette interrogation, et il a refusé de la traiter comme un symptôme à faire taire.
Au cabinet, à Versailles, je retrouve souvent cette interrogation chez celles et ceux qui consultent. Elle ne se présente presque jamais d'emblée. Elle affleure derrière une plainte plus concrète, une fatigue, une rupture, un épuisement professionnel. Yalom offre une manière particulièrement juste de l'accueillir, parce qu'il n'a jamais cherché à la résoudre à la place de qui la portait.
Près d'un siècle plus tard, le constat n'a rien perdu de son acuité, il s'est même amplifié. Une étude OpinionWay menée pour Factorial révélait que 33 % des Français déclaraient avoir perdu tout sens à leur activité professionnelle depuis le début de la crise sanitaire. Des travaux récents de la psychologie positive suggèrent par ailleurs que plus d'un quart des personnes interrogées au Royaume-Uni éprouvent un profond sentiment d'insignifiance.
Ces chiffres disent une chose simple. La crise de sens n'est pas un luxe de privilégiés ni une coquetterie d'époque. Elle traverse les âges et les milieux, et elle s'intensifie dans un monde saturé d'incertitudes. C'est précisément cette réalité que Yalom a placée au cœur de son travail clinique.
La thérapie existentielle, dont Yalom est l'une des figures majeures, regarde en face ce que nous préférons souvent éviter : notre finitude, notre liberté, notre solitude irréductible, et l'absence de sens préétabli. J'ai consacré à ces quatre données fondamentales un article dédié sur la psychothérapie existentielle, où elles sont déroulées une à une. Ici, je voudrais m'attarder sur ce qui fait la singularité de Yalom à l'intérieur de ce courant, et sur la place toute particulière qu'il accorde au sens.
Yalom s'est formé à la psychiatrie classique, puis a découvert les penseurs existentialistes, de Kierkegaard à Heidegger, de Sartre à Camus. Dans son ouvrage majeur, « Existential Psychotherapy » paru en 1980, fort de plus de sept cents pages et vendu à plusieurs millions d'exemplaires, il décrit la souffrance psychique comme étant souvent liée à la façon dont nous nous débattons avec ces données ultimes. L'angoisse n'y est pas seulement le produit de conflits infantiles refoulés, même si Yalom, formé à la pensée analytique, ne récuse jamais l'héritage de Freud. Elle naît aussi de notre rapport à la finitude, à la responsabilité de nos choix, à la solitude de toute conscience.
Sa formule pour décrire notre condition est restée célèbre. Nous sommes, écrit-il, des créatures en quête de sens jetées par malchance dans un univers qui n'en possède intrinsèquement aucun. Tout le travail consiste alors à prêter à notre vie un sens assez fort pour la rendre habitable.
Aucune instance extérieure ne nous remet, à la naissance, un mode d'emploi de notre existence. Ce vide peut être vécu comme une chute, et nombre de personnes le ressentent ainsi lorsqu'une rupture, un deuil ou une maladie vient défaire les évidences qui les portaient.
Il défend une approche oblique du sens, une conviction qu'il formule ainsi : la recherche du sens, comme celle du plaisir, doit être menée de biais, car le sens découle d'une activité qui a du sens, et plus on le poursuit délibérément, moins on a de chances de le trouver.
Celui qui se demande sans relâche « quel est le sens de ma vie ? » risque de tourner à vide.
Celui qui s'investit dans une relation, une création, une cause, un soin porté à plus fragile que soi, voit le sens advenir presque sans s'en apercevoir. Yalom aimait reprendre à ce propos une image bouddhiste, celle de l'être humain qui doit s'immerger dans le fleuve de la vie et laisser la question du sens être emportée par le courant.
Là se loge une différence subtile avec Viktor Frankl, souvent confondu avec Yalom. Frankl, fondateur de la logothérapie, postule que le sens existe et qu'il s'agit de le découvrir, même au cœur de la souffrance la plus extrême. Yalom adopte une position plus radicalement existentialiste. Pour lui, le sens ne préexiste pas, il se construit. Le patient n'est pas invité à retrouver une signification cachée, mais à inventer la sienne, et le psychothérapeute l'accompagne dans cette élaboration sans jamais la lui souffler.
Il a souvent répété que ce qui soigne, au fond, c'est la relation elle-même. Le psychothérapeute n'est pas un technicien neutre appliquant un protocole sur un patient-objet. Il est un compagnon de route, présent, parfois ému, capable de dire sa propre humanité quand cela sert le travail. Il définissait d'ailleurs le bon clinicien non comme quelqu'un qui sait, mais comme quelqu'un qui cherche, et qui n'a jamais demandé à ses patients d'affronter ce qu'il esquivait lui-même.
Dans « Le Bourreau de l'amour » ou dans « L'Art de la thérapie », il livre des récits cliniques d'une honnêteté désarmante, où il montre ses doutes, ses maladresses, ses contre-transferts. Cette transparence n'a rien d'une coquetterie. Elle traduit une conception du soin où le sens ne descend pas d'un savoir surplombant, mais émerge entre deux subjectivités qui se risquent l'une vers l'autre. Pour le patient en proie au vide, faire l'expérience d'être véritablement reçu par un autre constitue déjà un premier sens retrouvé.
Cette transparence assumée a marqué ma propre pratique. Elle ne signifie pas tout dire, ni se raconter. Elle consiste à reconnaître que le thérapeute est, lui aussi, un être confronté aux mêmes vertiges, et que cette communauté de condition, loin d'affaiblir le cadre, l'humanise.
Pionnier de la thérapie de groupe, il a identifié ce qu'il nommait les facteurs thérapeutiques, ces forces qui agissent sur ceux qui se croyaient retranchés du monde des vivants.
L'universalité d'abord, ce moment où une personne découvre qu'elle n'est pas seule à porter sa honte ou son chagrin. L'altruisme aussi, cette expérience réparatrice de se rendre utile à un autre alors qu'on se croyait soi-même un fardeau. L'instillation de l'espoir encore, lorsque le progrès d'un membre laisse entrevoir le sien. Ces ressorts dépassent le cadre du groupe, et le clinicien attentif les retrouve dans toute relation de soin. Ils rappellent que le sens, chez Yalom, n'est jamais une affaire purement intérieure, repliée sur la seule introspection. Il se nourrit du lien, du don, de la place que l'on occupe auprès des autres.
Pour le praticien d'aujourd'hui, qu'il soit psychanalyste, psychothérapeute ou simplement soignant attentif, l'héritage de Yalom invite à une posture précise.
Il s'agit de tenir compagnie à quelqu'un pendant qu'il traverse son propre questionnement, en lui faisant confiance pour trouver, en lui, les ressources d'une réponse personnelle.
Cette confiance n'a rien de naïf. Yalom sait combien le vide peut être douloureux, combien certaines personnes s'y enfoncent au point de perdre le goût de vivre. Son optimisme n'efface pas le tragique. Il propose plutôt de l'habiter autrement. Le sens, dans cette perspective, se construit, se perd parfois, se reconstruit au fil des engagements et des liens. Une vie qui a du sens n'est pas une vie résolue une fois pour toutes, c'est une vie où l'on continue de répondre, par ses actes, à la question que l'existence nous pose.
Cette fraternité dans le questionnement désamorce la honte que ressentent tant de personnes à se trouver, un jour, démunies devant leur propre vie. Il avait d'ailleurs cette intuition clinique forte, vérifiée tout au long de sa carrière, selon laquelle la peur de la mort est toujours la plus vive chez ceux qui ont le sentiment de ne pas avoir pleinement vécu.
À presque quatre-vingt-quinze ans, Yalom continue d'écrire et de témoigner sur sa propre vieillesse, sur la perte de son épouse Marilyn, sur sa façon d'apprivoiser sa finitude. Cette cohérence entre l'œuvre et la vie donne à sa pensée une autorité douce. Pour celle ou celui qui se demande, ce soir, « à quoi bon », son œuvre murmure une réponse modeste et tenace. Le sens ne vous attend pas quelque part, tout fait. Il naîtra de ce que vous choisirez d'aimer, de créer, de servir, et de la manière dont vous oserez vivre en sachant que le temps vous est compté.
Il est l'une des grandes figures de la thérapie existentielle et un pionnier de la thérapie de groupe. Il est aussi connu pour ses romans et récits cliniques, comme « Et Nietzsche a pleuré » ou « Le Bourreau de l'amour », qui ont rendu sa pensée accessible à un large public.
Pour Viktor Frankl, le sens préexiste et il s'agit de le découvrir, même dans la souffrance. Pour Yalom, plus proche de la philosophie existentialiste, le sens ne préexiste pas, il se construit par l'engagement dans la vie. Le patient n'est pas invité à retrouver une signification cachée, mais à élaborer la sienne.
Yalom en a décrit plusieurs, parmi lesquels l'universalité, l'altruisme et l'instillation de l'espoir. Ils montrent que le soin passe largement par le lien aux autres, et pas seulement par l'introspection individuelle.
Elle se combine souvent avec d'autres approches. Un premier rendez-vous permet d'évaluer ensemble si cette orientation correspond à ce que vous traversez.
Au cabinet, à Versailles, près du Chesnay, j'accompagne celles et ceux que cette quête de sens traverse, en croisant l'écoute psychanalytique, l'approche existentielle et, lorsque c'est utile, les thérapies brèves et l'EMDR. Le premier rendez-vous se déroule en présence, dans mon cabinet, pour prendre le temps de comprendre ce que vous traversez avant d'envisager ensemble un accompagnement adapté. Vous pouvez en savoir plus sur la thérapie individuelle à Versailles ou me contacter directement.
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