
Alors que les violences commises par le partenaire ou l’ex-partenaire restent à un niveau massif en France, une question demeure : pourquoi la peur des femmes est-elle encore si souvent minimisée jusqu’au drame ? Entre contrôle coercitif, surveillance, humiliations, menaces et banalisation institutionnelle, ce qui échoue n’est pas seulement la protection. C’est aussi la capacité collective à croire le danger avant qu’il ne devienne un dossier d’homicide.
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Lorsque j’ai reçu cette patiente au cabinet, elle n’a pas commencé par dire qu’elle vivait des violences. Elle a dit : « Je ne sais pas si j’exagère, mais j’ai peur. » Son compagnon ne l’avait pas “vraiment” frappée, du moins pas au sens où l’entendent encore beaucoup de gens. En revanche, il surveillait ses horaires, contrôlait son téléphone, commentait ses vêtements, lui reprochait ses amitiés, la rappelait sans cesse, menaçait de “lui faire payer” un départ. Elle parlait bas, comme si elle devait encore prouver que sa peur était légitime.
C’est souvent ainsi que les choses se présentent. Pas d’emblée sous la forme spectaculaire que les institutions, les proches ou l’opinion attendent. D’abord comme un climat. Une occupation progressive de la vie quotidienne. Une réduction du champ d’existence. Une terreur qui n’a pas encore pris le visage du fait divers, mais qui travaille déjà.
Le féminicide commence rarement au moment du meurtre. Il commence souvent au moment où une femme dit qu’elle a peur et qu’on lui répond d’attendre des preuves plus nettes.
Il y a, dans beaucoup d’affaires de féminicide, une scène qui revient.
Pas la scène finale. Celle d’avant.
Une femme dit qu’elle a peur. Elle ne dit pas forcément encore : “Il va me tuer.”
Elle dit parfois : “Il me surveille.”
“Il m’appelle sans arrêt.”
“Il sait toujours où je suis.”
“Il me menace.”
“Je n’ose plus sortir.”
“Je sens que ça va mal finir.”
Et trop souvent, en face, on entend autre chose que le danger.
On entend un conflit de couple.
Une séparation difficile.
Une jalousie pénible.
Une tension privée.
Une peur “subjective”.
Une angoisse qu’il faudrait documenter davantage avant d’y voir clair.
C’est peut-être là que le problème commence vraiment. Le féminicide ne surgit pas de nulle part. Il arrive souvent au terme d’une séquence déjà saturée de signaux, de menaces, de contrôle, d’isolement, de harcèlement et d’emprise.
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En 2024, les services de sécurité ont enregistré 272 400 victimes de violences commises par leur partenaire ou ex-partenaire en France. 84 % des victimes sont des femmes et 85 % des mis en cause sont des hommes. Le ministère de l’Intérieur souligne en outre que, selon l’enquête de victimation citée, une victime sur six seulement déclare avoir porté plainte.
Parce que les morts violentes au sein du couple continuent, elles aussi, d’imposer leur réalité. L’étude nationale publiée par le ministère de l’Intérieur recense 119 morts violentes au sein du couple en 2023, dont 96 femmes, soit 81 % des victimes. Le même document mentionne 451 tentatives d’homicide au sein du couple cette année-là.
Et parce qu’un mot commence enfin à mieux circuler dans le débat public : contrôle coercitif. La proposition de loi examinée au Sénat en 2025 a précisément cherché à mieux nommer ces comportements répétés qui restreignent gravement la liberté d’aller et venir, la vie privée, familiale ou quotidienne de la victime par des pressions psychologiques, économiques ou financières.
Autrement dit : la violence est massive, connue, documentée. Et pourtant, la peur des femmes continue d’être trop souvent traitée comme une donnée faible.
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Or, dans les violences conjugales, la peur n’est pas seulement une émotion. Elle est souvent un savoir du danger.
Une femme vivant sous emprise repère des micro-signaux que l’extérieur ne voit pas : un changement de ton, une façon de regarder, une menace à peine voilée, une insistance nouvelle, une escalade dans la surveillance, une manière de fermer les issues, de tester les limites, d’envahir la vie quotidienne. Elle sait parfois avant tout le monde que quelque chose s’aggrave. Mais comme cette connaissance ne prend pas toujours la forme spectaculaire attendue — blessure visible, arme, coup, témoin, dépôt de plainte réitéré — elle reste trop souvent sous-crue.
C’est là toute l’absurdité : on demande encore aux femmes de produire des preuves de la peur avant de reconnaître que cette peur est déjà, souvent, une preuve.
Le scandale n’est pas seulement qu’elles aient peur. Le scandale est qu’on attende encore si souvent qu’elles aient eu raison trop tard.
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Le Sénat a ainsi repris en 2025, dans une proposition de loi adoptée en première lecture, une caractérisation du contrôle coercitif à partir du harcèlement sur conjoint : des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet de restreindre gravement la liberté d’aller et venir, la vie privée ou familiale, ou de contraindre la vie quotidienne de la victime par des menaces ou des pressions psychologiques, économiques ou financières.
Cette formulation est capitale. Elle permet enfin de nommer ce que beaucoup de femmes décrivent depuis longtemps : une violence qui ne se résume pas aux coups, mais qui organise progressivement l’étouffement.
Le téléphone contrôlé.
Les déplacements surveillés.
Les finances captées.
Les amitiés découragées.
Les enfants utilisés.
Les messages incessants.
Les menaces de se suicider, de ruiner, d’enlever, de salir, de détruire.
Le climat de peur installé comme mode de gouvernement intime.
Tant que cette violence-là reste traitée comme une simple “toxicité relationnelle”, on rate le cœur du problème. Ce que l’on appelle encore trop facilement dispute, jalousie, conflit, ou séparation mal vécue, relève souvent déjà d’une entreprise de domination.
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Le visible rassure.
Le visible classe.
Le visible tranche.
Une côte cassée paraît plus sérieuse qu’une surveillance constante. Un coup semble plus probant qu’une terreur diffuse. Un enregistrement choque davantage qu’un climat d’emprise. Un meurtre clôt tragiquement le débat : cette fois, le danger est établi. C’est précisément le problème.
Dans les violences faites aux femmes, l’évaluation du danger reste encore trop souvent prisonnière d’un imaginaire de la preuve forte. Or les violences conjugales sont aussi des violences de climat, de répétition, d’usure, de réduction progressive du champ d’existence. L’Observatoire national des violences faites aux femmes insiste justement sur la nécessité de mieux connaître la fréquence, les caractéristiques et les besoins des victimes pour mieux ajuster les réponses.
Mais connaître ne suffit pas. Il faut croire plus tôt.
Car à force d’attendre le fait incontestable, on transforme la prévention en constat après coup.
Et pourtant, chaque nouveau drame donne encore lieu au même étonnement social : “Personne n’aurait pu prévoir.” C’est faux, ou du moins trop confortable. On ne peut pas toujours prévoir l’instant. On peut beaucoup mieux repérer la trajectoire.
Le féminicide n’est pas seulement un meurtre. C’est souvent l’aboutissement d’un danger que quelqu’un avait déjà nommé.
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Quand une femme dit : “J’ai peur”, elle ne formule pas nécessairement une demande de consolation. Elle peut être en train de transmettre une évaluation du danger.
Or cette évaluation est encore trop souvent déclassée parce qu’elle vient d’une femme, dans une sphère que l’on a longtemps traitée comme privée, relationnelle, affective, donc confuse. On continue plus facilement à croire un danger quand il parle la langue de l’agression manifeste que lorsqu’il parle celle de l’emprise, de la répétition, de la menace, de l’occupation de l’espace psychique.
C’est au fond tout le problème de la peur féminine : elle dérange parce qu’elle oblige à agir avant que le réel ne soit devenu irréversible.
Que lui est-il encore permis de faire ?
Peut-elle circuler librement ?
Peut-elle voir qui elle veut ?
Peut-elle partir ?
Peut-elle dormir tranquille ?
Peut-elle dire non sans craindre une escalade ?
Vérifie-t-il, menace-t-il, envahit-il, punit-il ?
Cette bascule est décisive. Elle déplace l’analyse du fait isolé vers le système de contrainte. Et c’est exactement ce qu’il faut si l’on veut prévenir plutôt que commenter après coup.
Le contrôle coercitif ne remplace pas les autres catégories de violence. Il les éclaire. Il montre que la domination conjugale n’est pas un simple conflit intensifié, mais parfois un régime organisé de dépossession.
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Lorsque j’ai reçu cette patiente au cabinet, elle n’a pas commencé par dire qu’elle vivait des violences. Elle a dit : « Je ne sais pas si j’exagère, mais j’ai peur. » Son compagnon ne l’avait pas “vraiment” frappée, du moins pas au sens où l’entendent encore beaucoup de gens. En revanche, il surveillait ses horaires, contrôlait son téléphone, commentait ses vêtements, lui reprochait ses amitiés, la rappelait sans cesse, menaçait de “lui faire payer” un départ. Elle parlait bas, comme si elle devait encore prouver que sa peur était légitime.
C’est souvent ainsi que les choses se présentent. Pas d’emblée sous la forme spectaculaire que les institutions, les proches ou l’opinion attendent. D’abord comme un climat. Une occupation progressive de la vie quotidienne. Une réduction du champ d’existence. Une terreur qui n’a pas encore pris le visage du fait divers, mais qui travaille déjà.
Le féminicide commence rarement au moment du meurtre. Il commence souvent au moment où une femme dit qu’elle a peur et qu’on lui répond d’attendre des preuves plus nettes.
Il y a, dans beaucoup d’affaires de féminicide, une scène qui revient.
Pas la scène finale. Celle d’avant.
Une femme dit qu’elle a peur. Elle ne dit pas forcément encore : “Il va me tuer.”
Elle dit parfois : “Il me surveille.”
“Il m’appelle sans arrêt.”
“Il sait toujours où je suis.”
“Il me menace.”
“Je n’ose plus sortir.”
“Je sens que ça va mal finir.”
Et trop souvent, en face, on entend autre chose que le danger.
On entend un conflit de couple.
Une séparation difficile.
Une jalousie pénible.
Une tension privée.
Une peur “subjective”.
Une angoisse qu’il faudrait documenter davantage avant d’y voir clair.
C’est peut-être là que le problème commence vraiment. Le féminicide ne surgit pas de nulle part. Il arrive souvent au terme d’une séquence déjà saturée de signaux, de menaces, de contrôle, d’isolement, de harcèlement et d’emprise.
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La vraie question n’est pas seulement : pourquoi cet homme a-t-il tué ?
La vraie question est aussi : qu’a-t-on refusé de voir avant ?
Une femme qui dit qu’elle a peur ne livre pas toujours un sentiment vague. Elle peut être en train de nommer, avec une précision que les institutions n’ont pas encore, un danger déjà à l’œuvre.
Ce qu’il faut encore pour que la peur des femmes soit prise au sérieux ?
Moins de condescendance devant leur peur.
Moins de fascination pour la preuve spectaculaire.
Moins de banalisation du contrôle.
Et davantage de lucidité sur ce que beaucoup de féminicides ont en commun : ils avaient commencé bien avant le meurtre.
Les formes de violence au sein du couple peuvent être psychologiques, sexuelles, économiques, verbales ou administratives. Le site officiel Arrêtons les violences cite par exemple les insultes, menaces, humiliations, le contrôle des sorties, l’isolement, les coups, la strangulation, le viol ou la diffusion de contenus intimes.
Si vous vivez dans la peur, l’emprise ou la surveillance, il y a déjà un problème sérieux.
Les violences psychologiques et la violence psychologique sont reconnues par la loi au même titre que d’autres violences conjugales. Le fait de surveiller, menacer, dévaloriser, isoler, contrôler les déplacements, imposer des restrictions ou créer un climat de peur relève déjà d’une violence conjugale.
Beaucoup de femmes victimes de violences ont d’abord subi cette emprise avant toute violence physique visible.
Elle peut être un signal de danger réel, même s’il n’y a pas encore de blessure visible. Vous pouvez demander de l’aide aux victimes via le 3919, qui répond à toute personne se posant des questions sur une situation de violences, ou passer par la police, la gendarmerie, un proche sûr, un médecin, ou une association.
En cas d’urgence immédiate, il faut appeler les secours sans attendre.
Le portail Arrêtons les violences explique que la victime peut être entendue par les services compétents et demander, si possible, à être reçue par un agent du même sexe.
Même si vous doutez encore, il peut être utile de conserver des messages, certificats, captures d’écran ou témoignages. Ces éléments ne remplacent pas votre parole, mais ils peuvent aider à documenter les violences subies.
L’ordonnance de protection permet au juge aux affaires familiales de prendre des mesures d’urgence si vous êtes victime de violences conjugales ou intrafamiliales. Le ministère de la Justice précise qu’elle sert à protéger rapidement les victimes, indépendamment d’un procès pénal déjà jugé ou non.
C’est un outil important contre les violences conjugales, notamment lorsqu’il existe une menace sérieuse, un danger pour les enfants, ou un risque lié à la séparation.
Les violences psychologiques font partie des violences conjugales punies par la loi, au même titre que les violences physiques ou sexuelles. Service-Public rappelle clairement qu’elles sont sanctionnées, qu’elles soient commises par un conjoint actuel ou un ex-conjoint.
Le problème n’est donc pas leur inexistence juridique, mais le fait qu’elles soient parfois plus difficiles à faire reconnaître, parce qu’elles laissent moins de traces visibles.
Les victimes de violence ont tendance à minimiser ce qu’elles ont subi, surtout quand la violence a été progressive. Or, être insultée, terrorisée, contrôlée, humiliée, forcée sexuellement, empêchée de voir ses proches ou vivre dans la peur n’a rien d’anodin. Les violences au sein du couple peuvent être physiques, psychologiques, sexuelles ou économiques.
La gravité ne se mesure pas seulement aux coups, mais à l’emprise et au danger.
Les victimes de violences conjugales restent souvent exposées après la rupture. Le ministère de l’Intérieur parle des violences commises par le partenaire ou ex-partenaire, et Solidarité Femmes rappelle aussi que certaines violences, notamment économiques, se poursuivent fréquemment après la séparation.
Le moment de la séparation est même souvent une période de risque accru. Un ex peut continuer à harceler, surveiller, menacer ou tenter de reprendre le contrôle.
Le fait d’être mariée, en couple ou en relation n’annule jamais le consentement. Le portail Arrêtons les violences inclut explicitement les agressions sexuelles, le viol et d’autres atteintes sexuelles parmi les violences au sein du couple.
Si cela vous est arrivé, vous pouvez demander un accompagnement médical, juridique et psychologique, appeler le 3919, ou vous rapprocher d’associations d’aide aux victimes.
Le 3919 est la ligne d’écoute nationale pour les personnes confrontées à des situations de violences. Des associations spécialisées, des dispositifs du ministère de la Justice, la police, la gendarmerie, les hôpitaux et certaines collectivités peuvent aussi accompagner les femmes victimes.
Selon la situation, cela peut concerner la protection, l’écoute, l’hébergement, l’accompagnement juridique, ou les démarches pour sortir d’un environnement violent.
Les chiffres restent massifs. En 2024, les services de sécurité ont enregistré 272 400 victimes de violences commises par le partenaire ou ex-partenaire, dont 84 % de femmes. Le ministère précise aussi que seule 1 victime sur 6 porte plainte selon l’enquête de victimation citée.
Autrement dit, les femmes victimes de violences sont nombreuses, et les chiffres enregistrés restent probablement en dessous de la réalité des violences subies.
Beaucoup d’agresseurs instaurent une emprise faite de peur, d’isolement, de dépendance financière, de menaces sur les enfants, de chantage affectif ou de terreur quotidienne. Les violences conjugales comprennent aussi ces dimensions psychologiques et économiques.
Quitter n’est donc pas juste “prendre une décision”. Pour beaucoup de victimes de violences conjugales, c’est traverser un risque réel, parfois élevé, qu’il faut accompagner sérieusement.
Service-Public rappelle qu’une victime directe ou indirecte d’infraction peut demander réparation via des dispositifs comme la CIVI selon les situations.
Vous n’avez pas à “supporter” les violences. Que vous ayez été victime de violence physique, de violences psychologiques ou de violences sexuelles, vous pouvez demander protection et accompagnement.
Évitez de minimiser, de juger ou de lui demander pourquoi elle est restée. Écoutez, aidez-la à nommer les violences subies, proposez-lui des ressources concrètes comme le 3919 ou une association, et gardez en tête qu’elle peut être en danger même sans coup visible.
La lutte contre les violences commence aussi là : créer autour des victimes un espace où leur peur est enfin prise au sérieux.