« C’est trop injuste ! » : quand Calimero s’invite dans nos relations...
28/9/2026

L’hypertrophie du discours victimaire : quand la blessure prend toute la parole

Au départ, vous écoutez. Quelqu’un vous raconte une injustice, une humiliation, une histoire qui lui est restée en travers de la gorge. Vous comprenez sa colère. Vous en éprouvez peut-être vous-même. Puis la conversation avance, du moins en apparence. Chaque détour ramène au même endroit : ce qu’on lui a fait, ce qu’on lui doit, ce que personne ne comprend vraiment. Vous tentez une question. Elle est reçue comme un doute. Vous évoquez une autre lecture. Vous voilà suspect de défendre le camp adverse. Quant à raconter votre propre difficulté, mieux vaut attendre : l’audience se prolonge. Il arrive qu’une souffrance occupe ainsi tout l’espace du lien. Comment en parler sans ajouter du mépris à ce qui a déjà blessé ? Et comment continuer à écouter lorsque la reconnaissance semble devoir se transformer en approbation sans réserve ? C’est ce glissement qui m’intéresse ici : le moment où l’on ne demande plus seulement à l’autre de nous entendre, mais où l’on exige qu’il renonce à toute nuance pour prouver qu’il nous entend.

Table des matières

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Vous vous sentez peu entendu(e) dans vos relations ? Prenons le temps d’en parler en consultation à Versailles

Que désigne l’hypertrophie du discours victimaire ?

J’emploie ici cette expression comme une manière de décrire un phénomène, pas comme un diagnostic.

Elle désigne une parole dans laquelle le préjudice devient progressivement la principale grille de lecture de l’existence. Des situations différentes sont ramenées à une même conviction : les autres me font du tort, et ce tort explique l’essentiel de ce qui m’arrive.

J’ai abordé ailleurs ce qui peut nous conduire à nous sentir toujours victimes et à chercher comment sortir de cette impasse. Ici, regardons plus précisément ce que devient le dialogue lorsque le récit du préjudice commande la réponse de celui qui écoute.

Le mot important est « hypertrophie ». Quelque chose a pris tant de place que le reste respire mal.

Le désir personnel devient moins audible. Les contradictions se supportent difficilement. La vie des autres apparaît surtout à travers ce qu’ils donnent, refusent ou auraient dû comprendre.

Le problème ne se mesure donc pas au nombre de fois où une personne raconte sa souffrance. Il concerne la place que ce récit laisse à la pensée, à la relation et à ce qui pourrait encore advenir.

On peut parler longtemps d’un événement terrible tout en découvrant, peu à peu, des aspects nouveaux de son expérience. On peut aussi prononcer trois phrases qui referment immédiatement toute discussion : « Avec ce que j’ai vécu, tu n’as rien à me dire. »

Une victime n’a pas à être agréable pour être reconnue

Il faut poser cela clairement, tant le mot « victimaire » sert parfois à congédier des paroles dérangeantes.

Une personne qui a subi une violence peut être en colère, confuse, méfiante, répétitive. Elle peut ne pas raconter les faits comme nous aimerions les entendre. Rien de cela ne permet de conclure qu’elle invente ou exagère. Répéter peut aussi être une façon de chercher enfin une oreille qui ne minimise pas. Avant de demander pourquoi quelqu’un revient sans cesse sur une injustice, il est raisonnable de se demander si cette injustice a réellement été entendue, si elle continue, et si la personne est aujourd’hui en sécurité.

La critique du discours victimaire devient elle-même violente lorsqu’elle exige une victime commode : assez blessée pour être crédible, assez discrète pour ne pas déranger, et rétablie dans des délais compatibles avec notre patience.

La réflexion qui suit concerne une autre question : que se passe-t-il lorsqu’une histoire de souffrance finit par organiser toutes les relations, y compris celles où une autre expérience serait possible ?

Quand être entendu suppose que l’autre soit entièrement d’accord

Imaginons une scène ordinaire, fictive.

Une femme raconte qu’une amie ne l’a pas invitée à un dîner. Elle s’est sentie écartée. Son compagnon l’écoute, puis demande si cette amie savait qu’elle était disponible.

« Tu lui trouves toujours des excuses. »

La question portait sur une information manquante. Elle est entendue comme un désaveu. Quelques minutes plus tard, le compagnon ne parle plus du dîner : il tente de prouver qu’il est bien du côté de celle qu’il aime.

Dans cette configuration, l’écoute devient une épreuve de fidélité. Reconnaître la peine ne suffit plus ; il faut adopter l’explication qui l’accompagne. Or on peut croire quelqu’un lorsqu’il dit avoir mal sans savoir encore ce que l’autre a voulu faire. Une émotion est réelle, tandis que l’interprétation d’une intention demeure parfois incertaine.

Cette distinction paraît simple sur le papier. Elle devient redoutablement difficile lorsque la moindre réserve réveille la crainte de ne pas compter. L’interlocuteur apprend alors à se taire ou à acquiescer. La conversation perd sa liberté, et chacun finit plus seul. On peut rapprocher cet effacement de l’interlocuteur du narcissisme conversationnel, où la parole revient toujours vers soi. Les deux phénomènes ne se confondent pas : dans le discours victimaire décrit ici, la difficulté porte surtout sur le droit de penser autrement sans être aussitôt désigné comme hostile.

Une blessure peut-elle donner tous les droits ?

Dans son texte de 1916 sur quelques types de caractère, Freud décrit ceux qu’il appelle les « exceptions ».

Il s’intéresse notamment à la conviction qu’un préjudice ancien autoriserait à être dispensé de certaines contraintes communes. La souffrance passée prend alors valeur de créance sur l’existence. C’est une proposition psychanalytique historique, à discuter, et non une loi générale sur les personnes victimes. [1]

Cette piste permet de formuler une question inconfortable : lorsqu’on a été injustement traité, qu’attend-on désormais des autres ? Une reconnaissance précise ? Une réparation possible ? Ou l’assurance de ne plus jamais rencontrer aucune frustration ?

Dans certaines relations, on peut ainsi voir apparaître une permission implicite : puisque j’ai été abandonné, tu dois être toujours disponible. Puisque j’ai été humilié, tu ne dois jamais me contredire. La demande devient impossible à satisfaire durablement, même pour quelqu’un d’aimant.

Avoir subi une injustice ne rend pas nos actes présents sans conséquences. Une personne blessée peut blesser à son tour. Le dire exige du tact, mais renoncer à le penser condamnerait son entourage à une étrange règle : comprendre toujours, ne plus jamais pouvoir répondre.

Ce que la recherche peut éclairer

En 2020, Rahav Gabay et ses collègues ont publié une série de huit études sur la « tendance à la victimisation interpersonnelle », définie comme un sentiment durable d’être victime dans différentes relations. Leur modèle comprend quatre dimensions : le besoin de reconnaissance, le sentiment de supériorité morale, une moindre empathie envers la souffrance d’autrui et la rumination des offenses. [2]

Ces travaux portent sur un construit de recherche. Ils ne fournissent ni un diagnostic à poser sur son conjoint, ni un moyen de déterminer si une violence a réellement eu lieu, hein... Ils ne démontrent pas non plus que notre époque serait devenue plus « victimaire ».

Ils invitent toutefois à examiner la manière dont le sentiment d’être lésé peut se généraliser. C’est cette généralisation qui m’intéresse ici : lorsque chaque désaccord semble confirmer une même histoire, il devient difficile de rencontrer quelqu’un qui pourrait nous surprendre.

Si cet article fait écho à votre histoire, vous pouvez prendre rendez-vous pour en parler à votre rythme en consultation à Versailles.

Qui serais-je si je n’avais plus à plaider ma cause ?

Une lecture clinique possible est que le récit du préjudice protège parfois d’une inquiétude plus profonde.

Si je cesse de rappeler ce qu’on m’a fait, est-ce que cela va disparaître de la mémoire des autres ? Vont-ils croire que ce n’était pas si grave ? Et si je vais mieux, mon amélioration servira-t-elle d’excuse à ceux qui m’ont blessé ?

Dans cette logique, un moment heureux peut presque prendre des allures de pièce à décharge pour l’adversaire. Voilà une bien lourde responsabilité confiée à un déjeuner agréable.

L’enjeu mérite pourtant toute notre attention. Il peut devenir difficile de s’autoriser une vie qui ne témoigne pas, à chaque instant, du dommage subi. Garder la blessure visible serait alors une manière de préserver la vérité de son histoire. Cette hypothèse n’explique pas toutes les situations ; elle ouvre une question à explorer avec la personne, sans prétendre savoir à sa place.

La notion d’identité narrative, développée par Paul Ricœur, offre ici un appui philosophique : les récits par lesquels nous comprenons notre vie participent à notre manière de nous reconnaître nous-mêmes. [3] À partir de cette perspective, nous pouvons nous demander ce qu’il advient lorsque l’un de ces récits devient presque exclusif.

Que reste-t-il à raconter de mes attachements, de mes curiosités, de mes contradictions ? Quelle place pour la personne que je pourrais devenir, y compris avec cette histoire-là ?

Quand la relation s’organise autour de la plainte

Une lecture systémique invite aussi à regarder ce qui se passe entre les personnes.

Imaginons que l’une réclame davantage de reconnaissance. L’autre se sent accusée et se justifie. Cette justification est reçue comme une minimisation, si bien que la plainte s’intensifie. Épuisé, l’interlocuteur prend ses distances. Ce retrait semble alors confirmer la conviction initiale : personne ne reste, personne ne comprend, personne ne m'aime !

C’est une boucle relationnelle possible, pas une explication universelle. La décrire ne signifie pas que les responsabilités seraient identiques, encore moins qu’une personne violentée serait coresponsable des violences qu’elle subit.

Dans une relation où la sécurité le permet, sortir de cette boucle suppose de retrouver une parole plus précise. Que s’est-il passé cette fois-ci ? Qu’est-ce qui a blessé ? Qu’attendez-vous de moi aujourd’hui ? Une demande concrète peut recevoir une réponse, éventuellement une limite. Une obligation de réparer toute une existence laisse peu de chances à la rencontre.

L’entourage peut ainsi reconnaître une peine tout en gardant sa propre voix : « Je comprends que tu te sois senti délaissé. Je souhaite aussi pouvoir t’expliquer ce qui s’est passé pour moi. » Cette phrase ne garantit rien. Elle restitue simplement à la relation ses deux interlocuteurs. Si cette liberté vous semble difficile à préserver, la question rejoint celle de la difficulté à poser des limites dans certaines relations, notamment lorsque le désaccord fait craindre de perdre le lien.

Ce que peut ouvrir un travail thérapeutique

Dans une perspective thérapeutique, la question ne serait pas de faire avouer à quelqu’un qu’il « se complaît ». Ce verdict dispense surtout celui qui le prononce de continuer à penser.

Il s’agirait plutôt de comprendre la fonction du récit dans cette histoire singulière. À qui la plainte s’adresse-t-elle encore ? Quelle réponse attend-elle ? Que risquerait-on de ressentir si l’on cessait, un instant, de préparer sa défense ? Selon les situations, ces questions peuvent rencontrer de la tristesse, une honte ancienne, de la colère ou le sentiment de n’avoir jamais été protégé.

Le travail demande du temps et une attention au contexte réel. Lorsqu’une violence continue, la protection et les soutiens concrets comptent au premier plan. Ailleurs, une démarche judiciaire peut rester nécessaire. La réflexion psychique n’a pas à se substituer à la justice.

Elle peut néanmoins aider à distinguer ce que l’on souhaite obtenir de l’autre et ce que l’on voudrait retrouver pour soi. Une personne peut poursuivre une demande de réparation tout en recommençant à investir son présent. Lorsque l’attente porte sur un auteur de violences ou d’injustices qui continue de nier les faits, la question de se reconstruire sans la reconnaissance de la personne qui nous a blessé mérite un développement à part entière. Ici, le travail porte notamment sur la possibilité de parler de sa douleur à un tiers tout en lui laissant une voix propre. Une question, une hésitation ou une différence de perception peuvent alors redevenir des occasions d’explorer ensemble ce qui se passe.

Retrouver une parole où la vie puisse entrer

L’hypertrophie du discours victimaire pose finalement une question de place. Quelle place la blessure occupe-t-elle ? Que permet-elle encore de voir ? Et que devient le lien lorsqu’il doit continuellement attester du préjudice ?

Si vous vous reconnaissez dans certains passages, il n’y a pas à transformer cette lecture en nouvelle accusation contre vous-même. Vous pouvez commencer par vous demander ce que vous aimeriez pouvoir raconter d’autre. Peut-être un projet encore timide, une envie dont vous ne savez que faire, un plaisir auquel vous n’accordez plus beaucoup de valeur.

Votre histoire conserve sa vérité lorsque vous recommencez à vivre. Vous n’avez pas à entretenir votre malheur pour que ce qui vous est arrivé demeure grave.

Et vous avez le droit, un jour, de prendre la parole sans avoir à présenter les pièces du dossier.

Discours victimaire : vos questions, des deux côtés de la conversation

Mon proche me demande de couper les ponts avec quelqu’un pour prouver mon soutien : que faire ?

Vous pouvez prendre sa souffrance au sérieux sans faire de chaque rupture une preuve d’affection.

Demandez-lui ce qu’il redoute concrètement : que vous répétiez ses confidences, que vous minimisiez les faits, ou que vous l’exposiez à cette personne ? Ces inquiétudes appellent des réponses précises. Vous pouvez protéger sa confidentialité et refuser les rencontres imposées, tout en réfléchissant à vos propres liens. En présence de violences, la sécurité compte avant la recherche d’un compromis. Dans les autres situations, votre attachement ne devrait pas dépendre d’une liste de personnes à bannir.

Quand je parle de mon mal-être, on me répond « moi, c’est pire » : que dire ?

Votre souffrance n’a pas besoin de remporter un concours pour mériter de l’attention.

Cette comparaison peut vous donner envie de ravaler vos mots, surtout si vous avez déjà du mal à demander du soutien. Vous pouvez répondre : « Je sais que tu traverses aussi des difficultés. J’aimerais pouvoir terminer ce que je te confie, puis t’écouter à mon tour. » Les blessures psychiques ne se mesurent pas avec une règle commune. Vous n’avez pas à démontrer que votre mal-être dépasse celui de l’autre pour obtenir quelques minutes d’écoute.

Pourquoi est-ce que je prépare des preuves avant chaque conversation difficile ?

Vous cherchez peut-être à vous protéger contre la peur d’être de nouveau mis en doute.

Vous rassemblez les messages, retenez les dates, répétez vos arguments : vous aimeriez enfin pouvoir parler sans que votre récit soit contesté. Demandez-vous si cet interlocuteur nie régulièrement les faits, ou si vous anticipez ce déni même avec une personne attentive. Conserver des preuves peut être utile dans une situation de violence ; devoir défendre chaque ressenti auprès de tous devient éprouvant. Un espace psychothérapeutique peut vous permettre d’explorer cette différence, sans vous demander de renoncer à vous protéger.

Mon conjoint affirme que son psy lui donne raison contre moi : comment réagir ?

Une parole rapportée de séance ne suffit pas à trancher votre désaccord.

Vous ne savez pas exactement ce qui a été raconté, demandé ou répondu. Un psychologue ou un psychothérapeute travaille avec ce que la personne lui apporte ; cela ne transforme pas chaque échange en expertise de votre couple. Vous pouvez répondre : « Je respecte ton travail avec ton praticien. J’aimerais comprendre ce que toi, tu veux me dire aujourd’hui. » Revenez ensuite aux faits et aux besoins de chacun. Si des comportements blessants vous sont reprochés, ils méritent aussi d’être examinés concrètement.

On me dit que je me victimise alors que je souffre vraiment : que répondre ?

Vous pouvez entendre une remarque sur votre manière de parler sans accepter que votre souffrance soit balayée.

« Tu te victimises » est une formule qui peut faire honte et fermer la discussion. Vous pouvez demander : « Qu’est-ce que j’ai dit, précisément, qui te fait penser cela ? » Un exemple concret permet d’examiner un échange ; une étiquette juge toute votre personne. Vous pourriez ajouter : « Je veux bien réfléchir à ma réaction, mais j’ai aussi besoin que tu entendes ce qui m’a blessé. » Si l’autre vous ridiculise systématiquement, vous n’avez pas à vous justifier indéfiniment.

Pourquoi ai-je l’impression qu’on ne me croit pas dès qu’on me contredit ?

Un désaccord peut parfois toucher votre peur de ne pas être pris au sérieux, bien au-delà du sujet discuté.

Vous racontez une scène douloureuse, votre proche avance une autre hypothèse, et vous entendez : « Tu exagères. » Pourtant, ce n’est peut-être pas ce qu’il voulait dire. Essayez, si vous le pouvez, de vérifier : « Est-ce que tu doutes de ce que j’ai vécu, ou de l’intention que je prête à cette personne ? » Si vous vous sentez anxieux pendant l’échange, vous pouvez prendre un moment avant de répondre. Cette distinction ne vous oblige ni à renier votre ressenti ni à donner raison à l’autre.

Comment soutenir quelqu’un sans être d’accord avec tout ce qu’il dit ?

Vous pouvez accueillir sa peine tout en restant honnête sur ce que vous pensez de la situation.

Vous pourriez dire : « Je vois combien cette remarque t’a blessé. Je ne sais pas si elle voulait te rabaisser, mais je veux comprendre ce que tu as ressenti. » Le ton et le moment comptent : une nuance proposée trop vite risque de ressembler à une défense de l’autre personne. Commencez par écouter. Vous pourrez ensuite demander si votre proche souhaite entendre votre point de vue. Le soutien ne suppose pas de rendre un verdict sur chaque intention.

Mon proche pleure dès que j’exprime un désaccord : dois-je me taire ?

Ses larmes méritent de l’attention, et votre parole mérite elle aussi de pouvoir exister.

Pleurer ne prouve ni une manipulation ni que vous avez eu tort. Si l’intensité émotionnelle devient trop forte, vous pouvez proposer une pause : « Je vois que c’est difficile. On peut s’arrêter un moment, et j’aimerais qu’on reprenne cette discussion tranquillement. » Observez ensuite si le sujet peut effectivement être repris. Lorsque chaque désaccord devient impossible, c’est cette difficulté à dialoguer qui mérite d’être regardée ensemble. Vous n’avez pas à décider, sur le moment, qui a le droit d’être blessé.

Dire « je comprends » risque-t-il d’encourager un discours victimaire ?

Dire que vous comprenez une émotion ne vous engage pas à approuver toutes les conclusions qui l’accompagnent.

Vous pouvez être précis : « Je comprends que tu sois déçu de ne pas avoir été invité. » Cela ne signifie pas : « Tous tes amis cherchent à t’exclure. » Une écoute chaleureuse laisse une place à la peine sans confirmer automatiquement une accusation. Si vous avez acquiescé trop vite, vous pouvez revenir sur vos mots : « Je voulais reconnaître ta déception ; je ne sais pas exactement ce qui s’est passé de leur côté. » Vous restez présent sans prétendre tout savoir.

Depuis que je l’écoute, j’ai peur de lui raconter mes bonnes nouvelles : pourquoi ?

Vous craignez peut-être que votre joie soit reçue comme un manque de considération pour sa peine.

À force de prendre soin d’un proche qui souffre, on peut surveiller ses propres paroles : ne pas sembler trop heureux, ne pas évoquer ce qui va bien. Regardez ce qui nourrit cette prudence : vous a-t-il fait des reproches, ou anticipez-vous sa réaction ? Vous pourriez lui dire : « Je sais que tu traverses quelque chose de difficile, et j’aimerais aussi partager ce moment avec toi. » La culpabilité peut vous faire oublier que votre bonheur n’enlève rien à la gravité de ce qu’il vit.

J’ai accusé un proche de ne pas me soutenir : comment revenir vers lui ?

Vous pouvez reconnaître une parole injuste sans vous excuser d’avoir eu mal.

Revenir sur un échange ne vous oblige pas à renoncer à votre version de toute l’histoire. Vous pouvez commencer simplement : « Quand tu as posé cette question, je me suis senti mis en doute. Je t’ai accusé de prendre parti, et je voudrais comprendre ce que tu essayais de me dire. » Laissez ensuite une place à sa réponse. Présenter des excuses pour une accusation précise peut rouvrir le dialogue, même si votre désaccord initial n’est pas encore résolu.

Comment savoir si nos conversations commencent à devenir plus apaisées ?

Le changement peut se reconnaître à la liberté de se parler, même lorsque vous ne pensez pas exactement la même chose.

Vous pouvez poser une question sans être aussitôt accusé de trahison. Un échange difficile peut être repris, une maladresse reconnue, une interprétation corrigée. Ces petits déplacements comptent davantage qu’une conversation parfaite. Ils se construisent à deux, avec des hésitations et parfois des retours en arrière. Si vous faites seul tous les efforts, votre fatigue psychologique mérite également d’être entendue. Un thérapeute peut vous aider à réfléchir à ce qui se joue pour vous dans ces échanges.

Sources et repères

  • [1] Sigmund Freud, « Quelques types de caractère dégagés par la psychanalyse » (1916), partie « Les exceptions ». Référence théorique historique. Édition du texte en anglais.
  • [2] Rahav Gabay, Boaz Hameiri, Tammy Rubel-Lifschitz et Arie Nadler (2020), « The tendency for interpersonal victimhood: The personality construct and its consequences », Personality and Individual Differences, 165, 110134. DOI : 10.1016/j.paid.2020.110134. Résumé institutionnel.
  • [3] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990, notamment les cinquième et sixième études consacrées à l’identité personnelle et narrative. Repère philosophique, et non étude clinique du discours victimaire.
Par Frédérique Korzine,
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