Transmission du traumatisme : ce que cache l'histoire de votre famille
4/3/2026

Traumatisme familial, traumatisme transgénérationnel : ce que les générations se transmettent sans le savoir

Peut-être vous reconnaissez-vous dans cette sensation : une tristesse que vous n'arrivez pas tout à fait à expliquer, une anxiété qui vous accompagne depuis toujours, ou ce sentiment étrange de « porter quelque chose » sans savoir quoi ni pourquoi. Vous avez beau chercher dans votre propre histoire — rien de manifeste ne ressort. Et pourtant, quelque chose pèse.Cette sensation, je la rencontre souvent en consultation. Et chaque fois, elle m'invite à regarder au-delà de la vie individuelle du patient — vers l'histoire de sa famille, vers les générations qui l'ont précédé. Car le psychisme humain n'est pas une ardoise vierge : il naît dans une lignée, il hérite. Ce que nous allons explorer ensemble dans cet article, c'est la différence entre deux formes de transmission de la souffrance que l'on confond souvent : le traumatisme familial et le traumatisme transgénérationnel. Deux réalités distinctes, deux manières différentes de souffrir — et deux chemins vers la guérison.

Table des matières

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Le traumatisme familial : quand la blessure traverse la maison

Imaginez une famille frappée par un deuil brutal, une violence conjugale longtemps tue, ou une maladie grave qui bouleverse tout l'équilibre du foyer.

Chacun en est touché — les parents, les enfants, parfois les grands-parents. C'est ce qu'on appelle un traumatisme familial : un événement douloureux qui frappe la cellule familiale comme unité et laisse son empreinte sur chacun de ses membres, de façon directe ou indirecte.

Ce que les parents n'ont pas pu dire, les enfants le portent sans savoir pourquoi.

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Ce qui caractérise ce type de traumatisme, c'est que la blessure est partagée et vécue. Elle appartient au temps de l'existence consciente des personnes concernées. Elle peut être nommée, rappelée, racontée — même maladroitement, même douloureusement. Il y a un avant et un après identifiables.

La transmission se fait par des voies que l'on peut observer : une mère devenue hypervigilante depuis un accident, un père qui s'est fermé après une perte, des silences qui s'épaississent à certaines dates, des réactions émotionnelles qui semblent disproportionnées mais qui font sens dès qu'on connaît l'histoire. Un enfant qui grandit auprès d'un parent dépressif ou traumatisé ne vivra pas la même expérience que lui — mais il en portera l'empreinte dans sa façon d'entrer en relation, de gérer ses émotions, de se percevoir.

La bonne nouvelle ? Parce qu'il y en a une. Dans ce cas, la thérapie peut s'appuyer sur la mémoire. Elle peut remonter à l'événement, lui redonner du sens, l'inscrire dans une chronologie de vie. C'est un chemin qui demande du courage — mais il existe, et on peut le prendre ensemble.

Le traumatisme transgénérationnel : être habité par ce qu'on n'a pas vécu

Voici maintenant quelque chose de plus déroutant, et souvent de plus douloureux à vivre :

vous souffrez, mais vous ne savez pas de quoi.

Vous n'avez pas connu de traumatisme évident. Votre enfance n'a pas été marquée par un événement identifiable. Et pourtant il y a cette angoisse, cette honte diffuse, cette tristesse sans nom qui vous habite depuis toujours — comme si elle venait d'avant vous.

C'est précisément ce que désigne le traumatisme transgénérationnel : la transmission d'une expérience traumatique à des générations qui ne l'ont pas vécue directement, et qui parfois ne savent même pas qu'elle a existé. Le sujet est habité par quelque chose qui ne lui appartient pas. Il en est le dépositaire sans en être l'auteur.

"Le fantôme est une lacune laissée dans nous par les secrets des autres." Nicolas Abraham

Les psychanalystes Nicolas Abraham et Maria Torok ont forgé deux concepts précieux pour penser ce phénomène. La crypte désigne un secret inavouable enkysté dans le psychisme parental — une expérience trop honteuse ou trop douloureuse pour être symbolisée, qui s'encapsule comme un corps étranger dans la vie psychique. Le fantôme décrit ce qui se passe à la génération suivante : le non-dit du parent devient une présence spectrale dans la psyché de l'enfant. Abraham écrivait que le fantôme est « une lacune laissée dans nous par les secrets des autres. » Une définition qui, je trouve, dit tout.

Ce que cela donne en clinique est souvent saisissant : quelqu'un qui développe des symptômes en lien avec une guerre qu'il n'a pas connue, qui rejoue la honte d'un ancêtre dont personne ne lui a jamais parlé, qui porte une culpabilité sans objet dont la source remonte deux ou trois générations. Les symptômes sont réels, intenses — mais ils semblent venir d'un ailleurs que la personne ne peut pas localiser seule.

Du côté des neurosciences, les recherches en épigénétique sont venues apporter une caution troublante à ces intuitions cliniques. Les travaux de Rachel Yehuda sur les descendants de survivants de la Shoah montrent des modifications de l'expression génique liées au stress traumatique — comme si le corps lui aussi gardait mémoire de ce que l'esprit n'avait pas vécu. La transmission n'est pas qu'une métaphore : elle s'inscrit dans la biologie.

Le secret et le silence : quand ce qui ne se dit pas fait le plus de mal

Au cœur du traumatisme transgénérationnel, il y a presque toujours un secret.

Ou plusieurs. Une naissance cachée, un suicide dont on ne parle pas, une collaboration pendant la guerre, une violence enfouie sous les apparences d'une famille ordinaire. Quelqu'un, à un moment de l'histoire familiale, a décidé — consciemment ou non — de ne pas transmettre.

Vous ne portez peut-être pas votre souffrance. Vous portez celle de quelqu'un d'autre.

Ce silence avait peut-être une intention bienveillante : protéger les enfants, préserver la dignité familiale, tourner la page. Mais ce qu'on tait ne disparaît pas. Cela se loge ailleurs — dans le corps, dans les comportements, dans les symptômes de ceux qui viennent après. L'enfant qui grandit dans la maison d'un secret qu'il ne connaît pas le sent pourtant. Dans les hésitations de la voix de sa mère. Dans ce tiroir qu'on ne doit pas ouvrir. Dans la façon dont on change de sujet à certaines questions.

Ce n'est pas une question de volonté ou de faiblesse. C'est une réalité psychique profonde : ce qui ne peut pas être dit cherche une autre voie pour exister. Et cette voie, c'est souvent le symptôme de l'enfant, ou de l'enfant de l'enfant.

Comment savoir si vous portez quelque chose qui ne vous appartient pas ?

Certains signes peuvent orienter vers une dimension transgénérationnelle dans ce que vous vivez.

Ce ne sont pas des certitudes — chaque histoire est unique — mais des pistes à explorer ensemble en thérapie :

  • Des angoisses ou une tristesse dont vous ne trouvez pas l'origine, qui résistent à toute explication rationnelle et semblent vous précéder.
  • Des répétitions troublantes dans vos relations ou vos expériences de vie — des schémas qui se reproduisent sans que vous compreniez pourquoi.
  • Une culpabilité diffuse, sans objet clair — le sentiment d'être coupable de quelque chose que vous ne pouvez pas nommer.
  • Des zones de silence dans l'histoire de votre famille — des pans entiers dont personne ne parle, des ancêtres dont on ignore presque tout.
  • Des symptômes somatiques inexpliqués — le corps comme ultime dépositaire d'une mémoire que la psyché ne peut pas encore accueillir.

Si vous vous reconnaissez dans plusieurs de ces descriptions, sachez que vous n'êtes ni « fou », ni condamné à souffrir ainsi. Ces symptômes ont une logique — une logique qui peut être découverte et désamorcée.

Deux chemins thérapeutiques différents

Cette distinction entre traumatisme familial et transgénérationnel n'est pas qu'une question de vocabulaire : elle oriente concrètement le travail thérapeutique.

Pour le traumatisme familial, le travail s'appuie sur la remémoration et l'élaboration. On remonte à l'événement, on lui donne du sens, on l'inscrit dans un récit de vie cohérent. L'EMDR est particulièrement précieux dans ce contexte : cette approche permet de retraiter les souvenirs traumatiques, de les désensibiliser, de les intégrer sans qu'ils continuent à déclencher des réponses de détresse intempestives. Progressivement, ce qui était insupportable devient quelque chose qu'on peut regarder en face — et dont on peut se distancier.

Pour le traumatisme transgénérationnel, le chemin est différent. Il s'agit moins de se souvenir que de déchiffrer. La thérapie devient une enquête — presque une archéologie familiale. On explore l'histoire sur plusieurs générations à l'aide du génogramme, on met au jour les secrets et les silences, on restitue à chaque génération ce qui lui appartient. L'objectif, profondément libérateur, est de pouvoir dire : « ce n'est pas ma honte, ce n'est pas ma faute, ce n'est pas ma vie. »

La thérapie systémique familiale, l'hypnose thérapeutique, et les approches psychocorporelles peuvent également être de précieux alliés dans ce travail — car la mémoire transgénérationnelle s'inscrit souvent dans le corps autant que dans la psyché.

Quand les deux s'entremêlent

Dans la réalité clinique, ces deux dimensions se recoupent souvent. Un traumatisme familial mal symbolisé, enfoui sous la honte ou le silence, peut devenir transgénérationnel si l'élaboration n'a pas eu lieu. Ce que les parents n'ont pas pu dire, les enfants le portent sans savoir pourquoi. Ce que les enfants n'ont pas pu comprendre, leurs propres enfants en ressentent l'écho.

À l'inverse, explorer une transmission transgénérationnelle fait souvent surgir des traumatismes familiaux que la personne n'avait pas reconnus comme tels : des violences minimisées, des deuils jamais faits, des trahisons tues. L'histoire personnelle s'éclaire dans la lumière de l'histoire familiale plus large.

C'est pourquoi, dans mon travail, je cherche toujours à maintenir plusieurs focales ouvertes simultanément — l'histoire individuelle, la dynamique familiale, la lignée — sans jamais réduire la complexité de ce que la personne vit.

Se libérer : rendre au passé ce qui appartient au passé

Il y a quelque chose de profondément bouleversant — et de libérateur — dans le moment où une personne comprend d'où vient ce qu'elle porte.

Pas pour s'en désolidariser, ni pour accuser ses parents ou ses ancêtres qui ont souffert à leur façon, dans leurs propres contraintes. Mais pour enfin choisir : choisir ce qu'on garde, choisir ce qu'on pose, choisir ce qu'on transmettra à son tour.

La transmission n'est pas une condamnation. Elle est une invitation à devenir sujet de sa propre histoire plutôt qu'objet de celle des autres. J'ai vu, au fil des années de pratique, des personnes qui portaient des fardeaux depuis l'enfance les déposer progressivement — et les voir respirer différemment, nouer des liens différemment, se regarder différemment. Ce n'est jamais rapide, et ce n'est jamais sans douleur. Mais c'est possible.

Comme le disait Françoise Dolto : « Les parents transmettent à leurs enfants leurs propres difficultés non résolues. » La thérapie est l'espace où ces difficultés peuvent enfin trouver leur résolution — et où la chaîne de la répétition peut, doucement, se dénouer.

Si vous vous reconnaissez dans ce que vous avez lu — si quelque chose en vous dit « c'est peut-être ça » — je vous invite à ne pas rester seul avec cette intuition. Un accompagnement thérapeutique peut vous aider à démêler ce qui vous appartient de ce que vous avez hérité, et à commencer ce travail qui est, à mes yeux, l'un des plus beaux qu'on puisse faire : se libérer pour que ceux qui viennent après vous respirent plus librement.

Frédérique Korzine, psychanalyste et thérapie familiale, spécialisée en psychotraumatologie, EMDR et thérapies systémiques — Versailles

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Par Frédérique Korzine,
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