Normal, pathologique : qui décide ?
4/6/2026

Qu'est-ce qu'être normal ?

Avant de chercher à savoir si nous sommes “normaux”, nous pouvons nous demander ce que cette question vient dire de notre rapport à nous-mêmes. Avec Georges Canguilhem, la normalité ne se réduit pas à une moyenne statistique ou à une conformité sociale. Le vivant est capable de créer ses propres normes, de s’adapter, de transformer sa manière d’habiter le monde. En santé mentale, cette idée est précieuse : un symptôme n’est pas seulement une anomalie à supprimer, il raconte souvent une ancienne solution devenue trop étroite. La psychothérapie aide alors à retrouver de la marge, du mouvement, une capacité à répondre autrement. Être en santé, c’est pouvoir redevenir auteur de sa vie.

Table des matières

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Canguilhem posait la question en 1943 dans une thèse de médecine restée célèbre. Psychanalyste, je la retrouve chaque semaine dans mon cabinet, formulée autrement, mais tout aussi vive : suis-je normal ? Est-ce que je vais bien ?

Peu de questions traversent autant de consultations que celle-là. Elle arrive rarement frontalement. Elle se glisse dans une remarque, dans la façon dont quelqu'un qualifie ce qu'il ressent « c'est sûrement dans ma tête », « je suis peut-être trop sensible », « les autres gèrent, eux ». Derrière ces formulations, une même interrogation insistante : est-ce que ce que je vis est normal ? Et si ce n'est pas normal, qu'est-ce que cela dit de moi ?  

C'est précisément cette question que le médecin et philosophe Georges Canguilhem a posée avec rigueur dans sa thèse de 1943, Le Normal et le Pathologique, devenu l'un des textes fondateurs de la philosophie française de la médecine. Un livre austère en apparence, mais dont les conclusions résonnent avec une acuité particulière aujourd'hui, à une époque où les diagnostics se multiplient et où chaque écart de comportement risque d'être rapidement étiqueté.

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La santé mentale a été déclarée Grande cause nationale 2025, et les chiffres justifient cette décision.

Selon le Baromètre de Santé publique France publié en novembre 2025, près d'un adulte sur six a vécu un épisode dépressif caractérisé au cours de l'année 2024. Plus largement, environ un Français sur cinq souffre chaque année d'un trouble mental, dépressif, anxieux ou psychotique, soit quelque 13 millions de personnes.

Chez les 18-24 ans, la hausse est particulièrement marquée : les épisodes dépressifs caractérisés ont progressé de neuf points entre 2017 et 2021, contre 3,5 points pour la population générale.

La norme n'est pas la nature

La thèse centrale de Canguilhem est à la fois simple et radicale : ce qu'on appelle « normal » n'est pas un fait objectif inscrit dans la nature des choses.

C'est une valeur, une construction, un jugement que nous portons sur le vivant. Quand un bilan médical annonce des « valeurs dans la norme », il fait référence à des moyennes calculées sur une population donnée, à un moment donné, selon des critères qui ont une histoire. Ces moyennes changent, se déplacent, se négocient dans des comités d'experts.

Or une moyenne n'est pas une vérité. Elle décrit un centre statistique, elle ne dit rien de la singularité d'un individu ni de ce qui est bon pour lui. Canguilhem insiste sur cette distinction fondamentale : la vraie norme n'est pas dans les chiffres, elle est dans la capacité d'un organisme vivant à s'adapter, à répondre à des situations nouvelles, à inventer de nouveaux équilibres quand les anciens sont mis à mal. Ce qu'il appelle la normativité vitale.

« Le pathologique n'est pas l'absence de norme biologique ; c'est une norme différente, mais vitalement infériorisée. »   Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, 1943  

La maladie comme autre façon de vivre

Canguilhem ne définit pas la maladie comme un manque, un déficit, un écart à corriger.

Il y voit une autre façon de vivre, dotée de ses propres normes, mais plus étroite, moins tolérante aux variations, moins riche en possibles. Ce qui définit l'état pathologique, c'est précisément cette réduction des marges : la difficulté à s'adapter, à faire face à l'inattendu, à traverser le changement sans rupture.

Cette formulation change considérablement la façon d'envisager le soin. Guérir ne serait pas ramener quelqu'un à un état antérieur supposé idéal, mais l'aider à retrouver une capacité d'invention, une plus grande amplitude de réponses possibles face à l'existence.

Les chiffres donnent à cette idée une résonance concrète : selon le Baromètre de Santé publique France de 2024, près d'un adulte sur six a vécu un épisode dépressif caractérisé au cours de l'année. Parmi eux, plus d'un sur deux n'a consulté aucun professionnel. Ce sous-recours massif aux soins dit quelque chose d'important : beaucoup de personnes en souffrance continuent de vivre avec ce qu'elles vivent, sans aide, en s'adaptant comme elles peuvent. Elles ont institué, au sens de Canguilhem, leurs propres normes de survie — souvent au prix d'un rétrécissement progressif de l'existence.

Note clinique    
En analyse, ce déplacement de regard est constant. Ce qui se présente d'abord comme symptôme : une inhibition, une répétition douloureuse, une angoisse envahissante a toujours une fonction. Il organise quelque chose, tient quelque chose à distance, permet de vivre avec ce qui autrement serait insupportable. Le travail analytique ne consiste pas à supprimer ce symptôme comme on enlèverait une mauvaise herbe, mais à comprendre ce qu'il protège, ce qu'il dit, et à quelles conditions le sujet pourrait s'en passer.

Ce que cela change pour la psychothérapie ? L'Inflation diagnostique !

Les implications pour notre champ sont considérables. Si la norme est une construction et non un fait, alors l'inflation contemporaine des diagnostics psychiatriques mérite qu'on s'y arrête.

Le DSM comptait 106 catégories diagnostiques en 1952 ; le DSM-III de 1980 - véritable tournant nosologique - en proposait déjà 265 ; le DSM-5, en usage depuis 2013, en recense plus de 300. Cette progression n'est pas neutre : plus les critères se multiplient, plus la proportion de personnes susceptibles d'y correspondre augmente mécaniquement. C'est exactement ce que Canguilhem anticipait en montrant que

définir la norme, c'est simultanément élargir le pathologique.

Appeler « trouble » tout comportement qui s'éloigne d'une conduite moyenne, c'est risquer de confondre la singularité humaine avec la déviance, et de réduire des questions de sens à des questions de fonctionnement.

La timidité profonde est-elle un trouble anxieux social ou une façon particulière, certes coûteuse, d'être au monde ? Le deuil prolongé est-il une pathologie ou une façon de rester fidèle à quelqu'un qu'on a aimé ? Le DSM répond vite. Canguilhem nous invite à prendre le temps de la question.

Ce n'est pas une invitation au relativisme. Certaines souffrances sont réelles, certains états nécessitent une intervention. Mais entre le biologique et le biographique, entre le symptôme et le sens, la pensée de Canguilhem ouvre un espace que la clinique gagnerait à habiter davantage.

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Une question qui ne vieillit pas

« L'homme ne se sent bien portant que lorsqu'il se sent plus que normal », écrit Canguilhem.

Cette phrase m'a toujours frappée. Ce qu'on cherche, au fond, ce n'est pas la conformité à une norme, c'est le sentiment d'une vie qui déborde un peu, qui a de la ressource, qui peut accueillir l'inattendu sans s'effondrer.

C'est ce que j'entends dans le cabinet quand quelqu'un dit, après des mois de travail : « Je ne sais pas si je vais mieux, mais je me sens plus libre. » Pas plus normal. Plus vivant.

Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, PUF, coll. Quadrige, 1943 (réédité avec des études supplémentaires en 1966). Un texte exigeant mais accessible à tout lecteur curieux, qui a profondément influencé Michel Foucault et la pensée critique en sciences humaines.

FAQ · Le normal et le pathologique  

Quelle est la différence entre normal et pathologique en psychologie ?    

En psychologie comme en médecine, la frontière entre le normal et le pathologique est moins nette qu'on ne le croit souvent.

Canguilhem l'a montré dès 1943 : le « normal » désigne une moyenne statistique, non une vérité absolue. Du point de vue psychologique, un comportement n'est pas pathologique parce qu'il s'éloigne d'une norme sociale, mais parce qu'il réduit significativement la capacité d'une personne à s'adapter, à créer du lien et à trouver du sens dans son existence.

C'est pourquoi les approches psychothérapeutiques sérieuses ; qu'elles soient psychanalytiques, systémiques, comportementales ou humanistes, s'intéressent moins à « remettre dans la norme » qu'à restaurer une liberté intérieure et une amplitude de vie.  

La souffrance psychique est-elle toujours une maladie ?    

Non, et c'est précisément ce que Canguilhem invite à distinguer.

Souffrir psychiquement ne signifie pas être atteint d'une pathologie. Le deuil, l'angoisse face à un changement de vie, la tristesse profonde après une rupture sont des expériences douloureuses qui font partie de la condition humaine ; non des troubles à éradiquer.

La psychopathologie s'intéresse à ces états lorsqu'ils s'installent durablement, envahissent le quotidien ou coupent la personne d'elle-même et des autres. Mais même alors, un praticien attentif cherchera d'abord à comprendre ce que le symptôme dit, protège ou tente de résoudre — avant de le réduire à une étiquette diagnostique.

Quelle thérapie choisir quand on ne se sent « pas comme les autres » ?    

Ce sentiment d'être à part, de ne pas fonctionner « normalement », est l'une des souffrances les plus courantes et les plus silencieuses.

Il mérite une écoute attentive, non une normalisation rapide. Le choix d'une approche dépend autant de la nature de la souffrance que de la personnalité du patient et de ce qu'il cherche.

Les psychothérapies d'orientation psychanalytique ou psychanalytique proposent un espace pour explorer l'inconscient, les répétitions et le sens profond de ce qui se rejoue. Les approches comportementales et cognitives (TCC) s'adressent davantage aux symptômes ciblés. L'hypnose ericksonienne, les approches systémiques ou intégratives offrent d'autres angles. L'essentiel reste la qualité de la relation avec le thérapeute et son cadre éthique.

Le concept de norme en psychiatrie a-t-il évolué ?    

Considérablement.

L'histoire de la psychiatrie est en partie l'histoire de ses révisions normatives. L'homosexualité figurait dans les manuels diagnostiques comme pathologie jusqu'en 1990. Certaines formes de résistance sociale ont été diagnostiquées comme délires. Ces dérives illustrent exactement ce que Canguilhem pointait : la norme n'est jamais neutre, elle porte des valeurs, des rapports de pouvoir, une époque.

Les psychiatres contemporains sont pour la plupart conscients de ces enjeux. Le DSM et la CIM restent des outils de communication clinique utiles, mais les praticiens les plus attentifs les utilisent comme des repères, non comme des vérités biologiques figées.

Peut-on guérir sans redevenir « normal » ?    

C'est peut-être la question la plus importante que Canguilhem pose indirectement.

Et la réponse est oui, non seulement on peut, mais c'est souvent ainsi que la guérison se présente réellement. En travail psychanalytique notamment, ce que les personnes décrivent après un vrai cheminement n'est pas « je suis redevenu comme avant » ou « je suis enfin normal ». C'est plutôt : « je me sens plus libre », « je supporte mieux l'incertitude », « j'ai plus de ressources ».

Canguilhem écrit que l'homme ne se sent bien portant que lorsqu'il se sent « plus que normal » c'est-à-dire capable d'inventer, de s'adapter, de tolérer les variations de l'existence. C'est cette normativité vitale que les approches psychothérapeutiques, à leur meilleur, cherchent à restaurer.

Comment l'inconscient entre-t-il en jeu dans la définition du pathologique ?    

C'est là que la pensée de Canguilhem et la psychanalyse se rejoignent de façon particulièrement féconde.

Pour Canguilhem, l'organisme vivant institue ses propres normes, il est actif, non passif. La psychanalyse ajoute une dimension essentielle : une grande partie de cette activité se déroule à l'insu du sujet, dans l'inconscient.

Ce qu'on appelle symptôme psychique , une inhibition, une phobie, une compulsion, une répétition douloureuse n'est pas un dysfonctionnement aléatoire. C'est une solution, souvent coûteuse, que le psychisme a trouvée face à quelque chose d'insupportable. Comprendre cette logique souterraine, c'est ce à quoi s'attelle le travail psychanalytique, bien loin de l'idée de « remettre dans la norme », toujours étrangère à la clinique de l'inconscient.

Normalité et trauma : comment un événement traumatique remet-il en question ce qu'on croyait « normal » ?

Le traumatisme est peut-être l'expérience qui illustre le mieux la thèse de Canguilhem.

Avant l'événement traumatique, la personne fonctionnait selon ses propres normes, son propre équilibre psychique. Après, cet équilibre est brisé : les repères habituels ne tiennent plus, les réactions semblent disproportionnées, le monde intérieur est devenu étranger. Ce que la personne vivait comme « normal » s'est effondré.

Du point de vue psychothérapeutique, l'enjeu n'est pas de restaurer l'avant , ce serait une illusion. C'est d'aider la personne à construire un nouvel équilibre, des nouvelles normes qui intègrent ce qui s'est passé sans en rester prisonnière. Les approches centrées sur le trauma, qu'elles soient psychanalytiques, EMDR ou ericksonniennes, travaillent toutes, chacune à leur façon, à cette reconstruction de la normativité interne.

Y a-t-il une « norme » en matière de santé mentale, ou cela varie-t-il selon les cultures ?

C'est une question que Canguilhem n'a pas directement traitée, mais que son raisonnement appelle.

Si la norme est une valeur construite historiquement, elle est aussi construite culturellement. Ce qui est considéré comme un trouble psychique dans une société peut être vécu comme une expérience spirituelle ou une singularité respectable dans une autre. L'anthropologie médicale en a fourni de nombreuses illustrations.

Cela ne signifie pas que tout est relatif et que la souffrance n'existe pas. Cela signifie que le clinicien digne de ce nom - psychologue, psychothérapeute, psychiatre - doit toujours situer ce qu'il observe dans son contexte culturel, familial et subjectif. La norme universelle en santé mentale est une fiction commode. Ce qui compte, c'est la qualité de vie psychique d'une personne singulière, dans son environnement propre.

La Gestalt-thérapie ou l'approche humaniste proposent-elles une autre vision du « normal » ?

Oui, et c'est l'un des points de convergence les plus intéressants avec Canguilhem.

Les approches humanistes dont la Gestalt, fondée par Fritz Perls, refusent le modèle du déficit : la personne n'est pas un être cassé à réparer, mais un organisme en relation avec son environnement, cherchant naturellement son équilibre. Cette conception rejoint directement la normativité vitale de Canguilhem.

En Gestalt notamment, la santé psychique ne se définit pas par la conformité à un modèle extérieur, mais par la fluidité du contact avec soi-même et avec le monde. Le symptôme y est lu comme une forme d'adaptation créatrice à une situation devenue impossible - formulation qui fait écho, mot pour mot, à la pensée du philosophe-médecin.

Qu'est-ce que la psychologie neuro-cognitive apporte à la question du normal et du pathologique ?

Les neurosciences et la psychologie neuro-cognitive ont profondément renouvelé la compréhension des troubles psychiques

en montrant leurs corrélats cérébraux, des modifications de l'activité du cortex préfrontal dans la dépression, des dysfonctionnements de l'amygdale dans les troubles anxieux, des traces neurologiques du trauma. Ces données sont précieuses et ne sauraient être ignorées.

Elles ne règlent pas pour autant la question philosophique posée par Canguilhem. Décrire le substrat neuro-biologique d'un état ne dit pas encore si cet état est pathologique ou non, cela dit seulement qu'il a une réalité organique, ce dont personne ne doutait. La norme reste à définir, et cette définition engage toujours des valeurs, une époque, une conception de ce qu'est une vie humaine accomplie. La neuro ne supprime pas la question ; elle la déplace.

Par Frédérique Korzine,
psychanalyste à Versailles
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