
Faire face au rejet ou à la jalousie des enfants dans une famille recomposée peut être éprouvant. Trouver sa place sans imposer sa présence et comprendre les émotions contradictoires des enfants sont des étapes essentielles pour bâtir une relation harmonieuse.
Par Frédérique Korzine, psychanalyste en approche groupale et familiale à Versailles
Vous avez parfois l’impression que les autres familles trouvent spontanément leur équilibre, tandis que chez vous, la moindre décision réclame une négociation diplomatique ? La recomposition familiale concerne pourtant beaucoup de monde. Selon l’Insee, près de 1,45 million d’enfants mineurs vivaient dans une famille recomposée en France en 2023, soit un peu plus d’un enfant sur dix. Derrière ce chiffre, autant d’histoires dans lesquelles les places, les habitudes et les liens affectifs doivent progressivement se réorganiser.
Parce qu'une nouvelle dynamique familiale se crée, et avec elle surgissent des sentiments contradictoires comme la jalousie, l’insécurité, voire le rejet. Les enfants peuvent voir votre arrivée comme une intrusion dans une structure déjà établie, une famille qu'ils essaient encore de comprendre et de gérer après une séparation ou un divorce.
Ce choc émotionnel initial est souvent ressenti des deux côtés : les enfants peuvent percevoir votre présence comme une menace potentielle à l'équilibre émotionnel qu'ils ont avec leur parent, tandis que vous pouvez vous sentir en décalage face à cette famille à laquelle vous devez vous adapter. Une recherche menée par Juby et Le Bourdais (2015) montre que les premières interactions dans une famille recomposée sont souvent marquées par des tensions, causées en partie par la difficulté des enfants à accepter un nouveau parent dans leur vie.
Cette situation peut être délicate pour vous, beaux-parents, car vous voulez probablement trouver votre place dans la vie de ces enfants sans pour autant leur donner l’impression que vous tentez de prendre la place de l’un de leurs parents.
Même si votre intention n’est pas de remplacer leur père ou leur mère, l’enfant peut ressentir une certaine loyauté envers le parent absent, qu’il soit présent physiquement ou non. En conséquence, il peut rejeter vos efforts de rapprochement, par crainte de trahir ce parent biologique. La psychologue Patricia Papernow décrit les conflits de loyauté parmi les grands défis des familles recomposées. Un enfant peut apprécier votre présence tout en craignant que cette affection blesse son autre parent. Il peut aussi regretter certains moments de sa vie précédente, alors même que votre relation commence à lui faire du bien. Comprendre cette ambivalence permet de lui laisser une liberté précieuse : celle de se rapprocher de vous sans avoir à renoncer à quelqu’un d’autre (Papernow, 2018).
Vous vous retrouvez alors face à un dilemme :
Cette émotion naît souvent de la perception que le nouveau conjoint monopolise l’attention et l’affection de leur parent. Il n'est pas rare que vous, beaux-parents, vous retrouviez au cœur de ce tourbillon émotionnel sans même en comprendre l'origine.
Du point de vue de l’enfant, il peut sembler que la personne qui entre dans la vie de son parent vient usurper une place privilégiée, une relation intime qu’il pensait unique. Pour un enfant, voir son père ou sa mère en couple avec une autre personne peut provoquer un sentiment de rivalité intense, surtout si le parent en question a été le centre de son univers pendant longtemps après une séparation. Comme le souligne une étude de Boisvert et Vinet (2016), la jalousie dans les familles recomposées est souvent exacerbée par la crainte pour l’enfant de perdre son statut particulier auprès du parent qu’il aime profondément.
En tant que beau-parent, vous êtes souvent dans une position délicate : devez-vous vous imposer comme une figure d’autorité ? Ou bien laisser cette responsabilité au parent biologique ? Cette question, apparemment simple, soulève en fait un ensemble complexe de problématiques.
En l'absence d'une relation de confiance préétablie, l'enfant peut refuser toute tentative de discipline de votre part, considérant que seul le parent biologique a ce droit. Une synthèse de 119 études, publiée en 2022 par Ganong et ses collègues, apporte un éclairage précieux : les enfants bénéficient d’une organisation dans laquelle leur parent maintient un lien proche avec eux et assume les règles éducatives, tandis que le beau-parent s’attache d’abord à construire la relation. Les adultes gagnent également à s’accorder sur leurs rôles. Autrement dit, avant de vous retrouver responsable des devoirs, du téléphone et des chaussettes qui traînent, mieux vaut avoir quelques expériences agréables à partager avec cet enfant.
Vous pouvez vous retrouver dans une position où ni la permissivité ni la fermeté ne semblent convenir, rendant toute tentative de prendre un rôle d’autorité encore plus délicate. Cette ambivalence est d’autant plus exacerbée lorsque l’autre parent biologique (celui qui n’est plus en couple avec votre conjoint) joue encore un rôle actif dans la vie des enfants, ce qui complique encore la gestion des limites et des règles au sein de la famille.
Ce rejet peut être direct, avec des comportements d’opposition claire, ou plus subtil, sous forme d’une distance émotionnelle.
Il n’est pas rare que ce rejet soit lié à la loyauté envers le parent biologique, ou même à une incompréhension profonde de votre rôle. Dans certains cas, les enfants peuvent même espérer inconsciemment que leur parent biologique se remette avec l’autre parent, et votre présence devient alors un obstacle à cette vision idéalisée. Comme le décrivent Lamarche et Drapeau (2017), ces situations de rejet peuvent perdurer pendant des années, créant un fossé entre le beau-parent et l’enfant qu’il tente d’accepter et d’aimer.
Ce rejet n’est pas toujours conscient de la part des enfants. En effet, certains d'entre eux peuvent ressentir de l’ambivalence ou de la confusion quant à la façon de gérer cette nouvelle relation. Ils peuvent vous aimer ou apprécier certains aspects de votre présence, mais se sentir incapables de l’exprimer de peur de trahir leur parent biologique.
La relation avec un beau-parent peut progressivement devenir une ressource importante dans la vie d’un enfant. Une méta-analyse publiée en 2022 par Todd M. Jensen, réunissant 56 études, montre qu’une meilleure qualité de cette relation est associée à davantage de bien-être psychologique et scolaire, ainsi qu’à moins de difficultés émotionnelles et comportementales. Les petits moments de confiance que vous parvenez à construire ont donc leur importance, même lorsqu’ils paraissent bien modestes à côté des tensions du quotidien.
Vous pouvez être confronté à une série de dilemmes : jusqu’où aller dans votre relation avec les enfants ? À quel moment faut-il prendre du recul pour ne pas perturber l’équilibre fragile de cette famille recomposée ?
Les enfants, particulièrement ceux en bas âge ou à l’adolescence, sont souvent très sensibles aux gestes d’affection ou d'autorité venant d’un beau-parent. Pour certains, voir leur parent biologique s’ouvrir à un nouveau conjoint est une épreuve émotionnelle qui peut les rendre vulnérables et prompts à réagir de manière défensive. Une étude de Boisvert et Vinet (2016) met en lumière l'importance des frontières familiales dans le développement harmonieux d'une famille recomposée, soulignant que les enfants peuvent se sentir envahis ou, au contraire, abandonnés si ces limites ne sont pas clairement établies.
Le rôle que vous endossez n’est pas toujours défini et peut évoluer avec le temps, ce qui ajoute une couche supplémentaire de complexité.
Certaines études récentes, telles que celles de Poussin et Martin (2018), montrent que le processus de recomposition familiale est souvent marqué par une recherche constante d'équilibre, tant sur le plan émotionnel que relationnel. Vous pouvez vous sentir tiraillé entre l’envie de participer activement à la vie de cette nouvelle famille et la nécessité de laisser le temps faire son œuvre, pour que chacun trouve naturellement sa place.
La complexité réside aussi dans les attentes implicites que chacun nourrit au sein de cette nouvelle structure.
Vous pouvez avoir des idées sur ce que devrait être un "bon" beau-parent, tandis que les enfants peuvent avoir leurs propres attentes, souvent influencées par leur expérience passée et leurs relations avec leurs parents biologiques.
Vous faites des efforts, et vous avez parfois l’impression que tout tombe à côté. Essayez d’observer ce qui déclenche les tensions : votre présence, certaines décisions, les moments partagés avec leur parent ? Votre conjoint doit participer à cet ajustement, notamment en préservant des temps seul avec ses enfants. De votre côté, privilégiez des échanges simples, sans réclamer de démonstrations affectives. Vous pouvez respecter leur rythme tout en demandant que les relations restent respectueuses.
Depuis l’arrivée du nouveau compagnon ou de la nouvelle compagne, il partage une attention dont il bénéficiait autrement. Des moments réguliers avec son père ou sa mère peuvent l’aider à retrouver une sécurité affective. Votre relation de couple a également besoin d’exister, sans que chaque rapprochement devienne une négociation. Mettez des mots sur ce qu’il ressent, tout en maintenant les limites : sa jalousie peut être entendue, mais elle ne justifie pas les insultes.
Au début, le parent gagne à porter les décisions éducatives sensibles, tandis que vous développez une relation avec ses enfants. Cela vous permet aussi de poser vos limites : demander du respect ou protéger vos affaires ne suppose pas d’être devenu leur père ou leur mère. Discutez entre adultes des désaccords, à distance des enfants. Votre rôle quotidien et l’autorité parentale ne se confondent pas ; mieux vaut clarifier les attentes de chacun.
L’âge des enfants, leur histoire, les circonstances de la séparation et l’organisation de la vie familiale influencent ce cheminement. En garde alternée, les occasions de partager le quotidien suivent aussi un rythme particulier. Observez les petits changements : une conversation spontanée, une demande d’aide, une plaisanterie. Ces gestes peuvent signaler qu’un lien se construit. Toutefois, attendre ne suffit pas toujours : lorsque les tensions s’installent, un thérapeute peut vous aider à comprendre ce qui bloque la relation.
La culpabilité surgit souvent lorsqu’on imagine qu’une « bonne » belle-mère ou qu’un « bon » beau-père devrait aimer spontanément tous les enfants de la même manière. Or, les liens affectifs ont une histoire et se construisent différemment. Vous pouvez offrir de la considération, de la fiabilité et une présence bienveillante, même avec des sentiments ambivalents. L’essentiel est de veiller à vos comportements et d’éviter les humiliations, les comparaisons ou les différences de traitement qui blessent.
Évitez de demander à votre conjoint de choisir entre vous et eux : cette impasse nourrit généralement les conflits familiaux. Parlez plutôt de situations précises, de votre épuisement et des changements dont vous avez besoin. Qui intervient lorsqu’une limite est franchie ? Quel temps préserver pour le nouveau couple ? Comment répartir les responsabilités ? Un psychothérapeute peut vous aider à travailler ces questions, notamment lorsque chaque discussion finit en reproches ou en silence.
Les questions scolaires, les rendez-vous et les changements de résidence nécessitent une coordination parentale. En revanche, vous pouvez discuter avec votre conjoint de ce qui empiète sur votre intimité conjugale : appels incessants, décisions imposées ou modifications répétées des horaires. Essayez de distinguer les besoins des enfants des tensions entre adultes. Vous n’avez pas à devenir le messager du conflit. Une organisation explicite peut réduire les malentendus et rendre votre place moins inconfortable.
Entre la peur de remplacer le parent biologique, la gestion de la jalousie, et les tensions liées à l’autorité, chaque situation est unique et exige une approche délicate. Toutefois, ce parcours, bien que semé d’embûches, est aussi une opportunité de construire des liens profonds et authentiques, même si ces derniers prennent du temps à s’établir. Comme le disent si bien Juby et Le Bourdais (2015) : "La recomposition familiale est une aventure à multiples facettes, où chaque protagoniste, qu’il soit enfant, parent ou beau-parent, doit apprendre à naviguer dans des eaux parfois agitées, mais riches en découvertes."
Pora, P. (2025). En 2023, trois enfants sur dix vivent avec un seul de leurs parents. Insee Première, n° 2032, 14 janvier. Consulter la publication.
Ganong, L., Coleman, M., Sanner, C., & Berkley, S. (2022). Summary and synthesis of research on what works in stepfamily childrearing. Family Relations, 71(3), 935–952. https://doi.org/10.1111/fare.12674.
Jensen, T. M. (2022). Stepparent–Child Relationships and Child Outcomes: A Systematic Review and Meta-Analysis. Journal of Family Nursing, 28(4), 321–340. https://doi.org/10.1177/10748407221097460.
Papernow, P. L. (2018). Clinical Guidelines for Working With Stepfamilies: What Family, Couple, Individual, and Child Therapists Need to Know. Family Process, 57(1), 25–51. https://doi.org/10.1111/famp.12321.
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