
On vous a blessé(e), trahi(e), humilié(e). Et voilà qu’en plus, il faudrait pardonner. « Tu dois passer à autre chose. » « Fais-le pour toi. » « Tant que tu ne pardonnes pas, tu restes prisonnier(e) de cette histoire. » Ces phrases sont souvent prononcées avec les meilleures intentions du monde. Elles peuvent pourtant tomber avec la délicatesse d’un parpaing. Car elles adressent une nouvelle exigence à celui ou celle qui a déjà subi l’offense : après avoir encaissé le coup, il faudrait encore accomplir le beau geste qui permettra à tout le monde de respirer plus tranquillement.
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Mais en faire une obligation morale, spirituelle ou thérapeutique est une tout autre affaire. Certaines personnes pardonnent. D’autres ne pardonnent pas. Certaines croient avoir pardonné puis voient leur colère revenir. D’autres cessent d’attendre quoi que ce soit de l’offenseur et découvrent, un matin, que son souvenir a perdu son pouvoir. Il n’existe pas une seule manière de se relever.
Il s’est aujourd’hui glissé dans le vocabulaire du bien-être psychologique. Il faudrait pardonner pour se libérer, pour ne plus ruminer, pour protéger sa santé, pour retrouver la paix. La formule est séduisante. Elle contient même une part de vérité : entretenir jour et nuit un dialogue imaginaire avec celui qui nous a blessé épuise.
Le problème commence lorsque cette observation devient un commandement. Si vous souffrez encore, ce serait donc parce que vous n’avez pas su pardonner. Si la colère demeure, vous seriez resté « bloqué(e) ». Et si vous refusez le pardon, vous choisiriez presque votre propre malheur. Voilà comment une idée prétendument bienveillante peut finir par déposer la responsabilité de la guérison du mauvais côté.
Dans les situations de violence, d’inceste, d’emprise, d’humiliation répétée ou de trahison grave, cette pression peut être particulièrement brutale. Elle court-circuite la reconnaissance des faits. Elle invite à refermer le dossier alors que la victime commence à peine à nommer ce qu’elle a vécu. Elle peut même servir, très commodément, les intérêts de l’offenseur ou de l’entourage : pardonne, ainsi nous n’aurons plus à regarder ce qui s’est réellement passé.
La première étape n’est pas toujours le pardon. C’est parfois de croire enfin sa propre histoire.
Une lectrice de ce blog (merci Valérie) m’a récemment conseillé le livre de la philosophe Laurence Devillairs, Vengeance. Le droit de ne pas pardonner. Ca tombait bien, je l'avais dans ma pile des "à lire". Sitôt conseillé, sitôt lu. Et bien m’en a pris.
Laurence Devillairs ouvre son essai par une phrase sans détour : « Je ne pardonne pas. Ce n’est pas une incapacité, mais une volonté. » Le ton est donné. Son propos ne consiste pas à célébrer la vendetta ni à encourager chacun à rendre coup pour coup. Elle interroge ce que notre condamnation systématique de la vengeance fait disparaître : la demande de justice, la dignité blessée, le refus de laisser l’offenseur bénéficier tranquillement de l’oubli.
Le mot vengeance vient du latin vindicare, qui signifie aussi revendiquer, réclamer justice. Cette origine éclaire la thèse du livre. Derrière le désir de vengeance, il n’y a pas toujours le projet de détruire l’autre. Il peut y avoir le besoin de remettre les places à l’endroit : l’innocence du côté de la victime, la faute du côté de celui qui l’a commise. Quelque chose en soi refuse que l’injustice soit avalée, banalisée, dissoute dans un pardon trop vite accordé.
Ce refus peut être une manière de dire : « Ce que vous m’avez fait compte. Vous n’aurez pas, en plus, le pouvoir de décider quand je dois tourner la page. »
C’est là que l’ouvrage de Laurence Devillairs est salutaire. Il rend sa noblesse à une colère que notre époque cherche parfois à faire disparaître sous une couche de résilience obligatoire. Il rappelle surtout que mettre les victimes au centre suppose d’entendre aussi ce qu’elles ne veulent pas donner.
Mais toute colère n’est pas pathologique. Après une longue période d’emprise psychologique, elle peut même signaler un retour à soi. Là où une personne se taisait, minimisait, excusait et doutait de sa propre perception, elle commence à penser : « Non. Ce n’était pas normal. Je n’étais pas d’accord. » Cette colère remet une frontière là où tout avait été piétiné.
En thérapie, je vois parfois la colère apparaître après des mois de tristesse ou de culpabilité. Elle ne marque pas une régression. Elle témoigne que la personne ne retourne plus automatiquement l’agression contre elle-même.
Cela ne veut pas dire qu’il faille nourrir indéfiniment la rage ni passer à l’acte. Ressentir un désir de vengeance et commettre une violence sont deux choses différentes. Le psychisme imagine, rejoue, condamne, souhaite parfois que l’autre souffre enfin à la mesure de ce qu’il a fait. Pouvoir le dire dans un espace thérapeutique, sans être immédiatement rappelé à la sagesse, permet souvent que ce désir évolue. Ce qui n’a pas le droit d’être pensé risque davantage de tourner en boucle.
Comprendre les fragilités, l’histoire ou les motivations de quelqu’un n’efface pas sa responsabilité. On peut parfaitement saisir pourquoi une personne agit comme elle le fait et décider que l’on ne veut plus jamais la voir. L’intelligence d’une situation n’oblige pas à l’indulgence.
Excuser consiste à atténuer la faute en invoquant des circonstances. Pardonner suppose que la faute demeure reconnue, mais que la personne offensée renonce, intérieurement, à lui faire payer sa dette. La réconciliation concerne la relation. Elle nécessite un mouvement des deux côtés, une reconnaissance du tort causé, une évolution crédible et le rétablissement possible de la confiance.
On peut donc pardonner sans se réconcilier. On peut aussi comprendre sans pardonner, renoncer à se venger sans absoudre et poursuivre sa vie sans rouvrir la porte. Ces distinctions ne sont pas de la dentelle philosophique. Elles protègent très concrètement des personnes que l’on pousse parfois à reprendre contact avec un parent maltraitant, un conjoint violent ou un proche abuseur au nom du pardon.
Si cette question concerne plus particulièrement votre histoire familiale, j’ai consacré un article au fait de savoir s’il faut toujours pardonner à ses parents.
Lire aussi Peut-on guérir quand la personne qui nous a blessé ne reconnaît pas ses torts ?
Guérir ne signifie pas déclarer que l’événement n’a plus aucune importance. Il ne s’agit pas non plus d’oublier ou de devenir parfaitement indifférent. Lorsqu’il y a eu psychotraumatisme, le travail porte d’abord sur la sécurité intérieure, les souvenirs traumatiques, l’hypervigilance, la honte, la culpabilité et les effets de l’événement dans la vie actuelle. Le but est que le passé cesse de faire irruption comme s’il se produisait encore.
Une personne peut aller beaucoup mieux tout en continuant à juger l’acte impardonnable. Elle peut ne plus consacrer ses nuits à refaire le procès, ne plus trembler en entendant un prénom, retrouver des relations heureuses, rire, aimer, travailler, faire des projets. Elle n’a pas pardonné. Elle a repris sa vie.
Ce déplacement est essentiel. La guérison ne dépend plus d’un geste adressé à l’offenseur. Elle se mesure à la liberté retrouvée : puis-je penser à autre chose ? Habiter mon corps sans être constamment en alerte ? Faire confiance sans me livrer au premier venu ? Dire non sans me sentir coupable ? Ne plus organiser mon existence autour de ce qui m’a été fait ?
Voilà des repères autrement plus utiles qu’un certificat de pardon.
Il n’est pas toujours solennel et ne s’accompagne pas forcément d’une lettre, d’une conversation ou d’une embrassade. Il peut prendre la forme d’un désinvestissement : cette histoire ne gouverne plus la vie psychique. La dette existe encore dans les faits, mais on ne passe plus chaque jour à en attendre le règlement.
Des recherches en psychologie montrent que des démarches volontaires centrées sur le pardon peuvent réduire le ressentiment et s’accompagner d’une amélioration de l’anxiété ou de l’humeur chez certaines personnes. Un essai randomisé international publié en 2024, mené auprès de 4 598 adultes ayant vécu une offense interpersonnelle, a ainsi observé des effets modestes sur les symptômes anxieux et dépressifs après un programme bref. C’est intéressant, et il serait absurde de le nier.
Mais une intervention qui aide des volontaires à travailler vers le pardon ne démontre pas que tout le monde doit pardonner. Le contexte, la gravité des faits, la sécurité actuelle, la reconnaissance de l’offense et le désir de la personne comptent énormément. Une réflexion publiée en 2025 sur les limites du pardon dans le soin rappelle d’ailleurs qu’il peut soutenir la réparation comme ajouter une pression et approfondir le traumatisme lorsqu’il est attendu ou imposé.
Une psychothérapie n’a pas à vous conduire de force vers le pardon. Elle doit vous aider à retrouver suffisamment de liberté pour que votre choix ne soit plus dicté par la peur, la culpabilité, l’emprise ou le regard de l’entourage.
Le travail peut consister à reconnaître l’offense sans la minimiser, à remettre la responsabilité et la culpabilité à leur juste place, à entendre la colère sans lui abandonner le gouvernail, à faire le deuil de ce qui n’aura jamais lieu. Car il faut parfois renoncer aux excuses espérées, au procès idéal, au parent qui comprendrait enfin, au conjoint qui mesurerait les dégâts. Ce deuil-là est douloureux. Il est aussi profondément libérateur.
Dans les situations traumatiques, un accompagnement adapté, parfois complété par l’EMDR ou l’IMO, peut aider à diminuer la charge émotionnelle des souvenirs. On ne réécrit pas l’histoire. On fait en sorte qu’elle ne dispose plus seule des clés de la maison.
Puis vient une question qui appartient à chacun : qu’est-ce que je veux faire de cette histoire maintenant ? Certains répondront par le pardon. D’autres par la justice, la distance, la parole publique, la création, l’engagement ou le silence. D’autres encore ne donneront aucun nom à ce qui s’est transformé en eux. Ils constateront simplement qu’ils respirent mieux.
Vous avez le droit d’être en colère. Vous avez le droit de ne pas savoir. Vous avez le droit de pardonner puis de douter de votre pardon. Vous avez aussi le droit de considérer que certains actes resteront impardonnables. Ce refus ne vous condamne ni à la haine ni au malheur.
Ce qui importe est que l’offenseur cesse d’organiser votre monde intérieur, y compris sous la forme d’un pardon que vous vous forceriez à lui accorder. La véritable sortie n’a pas toujours le visage que les livres de sagesse avaient prévu. Elle commence souvent plus simplement : ce qui m’est arrivé fait partie de mon histoire, mais ne décidera pas de toute ma vie.
Et cela, pardon ou pas, est déjà immense.
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Vous pouvez retrouver une bonne santé mentale, vous libérer d’une relation douloureuse et ne plus être envahi par des émotions négatives sans considérer l’acte comme pardonnable. Le travail thérapeutique consiste surtout à remettre la responsabilité du bon côté, à apaiser ce qui reste traumatique et à retrouver votre liberté intérieure. Certaines personnes pardonnent au cours de ce chemin. D’autres non. Un thérapeute respectueux ne décidera jamais à votre place de l’issue que devrait prendre votre histoire.
Votre difficulté à pardonner ne révèle ni un manque de compassion ni une incapacité psychique. Elle peut signifier qu’une partie de vous cherche encore à faire reconnaître l’injustice, à comprendre ce qui s’est passé ou à se protéger d’une nouvelle atteinte. Après des événements traumatisants, la colère et l’évitement ont parfois une fonction protectrice. Il est inutile de vous brusquer. Le pardon forcé ressemble surtout à une consigne bien exécutée. Il ne répare pas nécessairement la blessure.
Vous pouvez décider de ne plus entretenir votre colère tout en gardant un souvenir très clair de ce qui s’est passé. Oublier n’est d’ailleurs pas toujours souhaitable : la mémoire vous aide aussi à reconnaître certains comportements et à poser vos limites. Après un événement post-traumatique, des images, des sensations ou certains stimuli peuvent rester très présents. Une psychothérapie peut alors aider à diminuer leur charge émotionnelle, sans vous demander de nier, d’excuser ou de réécrire votre histoire.
La réconciliation concerne la relation et suppose une démarche des deux côtés : reconnaissance du tort causé, excuses sincères, changement réel et sécurité suffisante. Le pardon, lorsqu’il existe, peut rester entièrement intérieur. Après une relation d’emprise ou des violences, renouer n’est pas nécessairement thérapeutique et peut même vous exposer à nouveau. Votre psychothérapeute peut vous aider à distinguer le désir d’apaisement, la culpabilité familiale et ce qui protège concrètement votre équilibre psychique aujourd’hui.
Elle apparaît parfois au moment où une personne souffrant depuis longtemps cesse enfin de minimiser ce qu’elle a vécu. Elle lui permet de dire : « Ce n’était pas normal, et je n’étais pas d’accord. » Cette colère restaure une limite et remet la faute du côté de l’offenseur. Elle devient problématique lorsqu’elle envahit toute la vie, nourrit une irritabilité permanente ou aggrave une dépression. Le travail thérapeutique vise alors à l’entendre, puis à lui rendre une juste place.
Cela peut passer par la mise à distance, le deuil des excuses que vous n’obtiendrez peut-être jamais, la reconnaissance de l’injustice et la reconstruction de liens plus sûrs. Une approche psychanalytique, comportementale, TCC ou systémique peut vous aider à comprendre ce qui vous maintient encore attaché à l’offenseur. Peu à peu, les pensées deviennent moins envahissantes et les réactions émotionnelles s’apaisent. Vous n’avez pas forcément pardonné. Vous avez simplement cessé de lui laisser les clés de la maison.
Vous avez peut-être appris qu’une personne bonne, aimante ou équilibrée devait toujours comprendre et pardonner. Votre inconscient peut également associer le refus du pardon à la peur de perdre une relation ou d’être rejeté. Pourtant, poser une limite ne fait pas de vous quelqu’un de dur ou de mauvais. Un praticien peut vous aider à différencier votre propre désir des attentes de votre entourage. La compassion envers autrui ne devrait jamais exiger l’abandon de la compassion envers vous-même.
Ce désir exprime souvent une demande de justice et le besoin de retrouver une maîtrise perdue. Il ne faut pas confondre une pensée, même intense, avec un passage à l’acte. Pouvoir la déposer auprès d’un thérapeute sans être jugé permet généralement de comprendre ce qu’elle cherche à réparer. En revanche, si vous craignez de vous faire du mal ou d’en faire à quelqu’un, contactez rapidement un psychiatre, les urgences ou un professionnel de santé mentale.
Un état de stress post-traumatique peut provoquer hypervigilance, panique, cauchemars, évitement ou anesthésie émotionnelle. Le corps réagit alors à certains stimuli comme si le danger était encore présent. Les approches thérapeutiques adaptées au trauma peuvent aider à apaiser ces réactions et à rendre le souvenir moins envahissant. La question du pardon viendra peut-être plus tard, ou jamais. Votre psychothérapeute doit respecter votre rythme et ne pas transformer le pardon en objectif imposé.
Vous pouvez simplement vouloir moins souffrir, comprendre vos réactions, diminuer l’irritabilité, sortir d’une dépression ou retrouver confiance dans vos relations. Le travail thérapeutique peut vous aider à élaborer les effets psychiques de l’offense et à ne plus vivre sous son influence. Selon votre situation, un thérapeute, un psychothérapeute ou un psychiatre pourra vous accompagner. Si des antidépresseurs sont envisagés, ils traiteront certains symptômes associés, jamais votre refus de pardonner comme s’il s’agissait d’une maladie.
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