
Aujourd'hui, je voudrais vous conter l'histoire d'une langue perdue. Non pas une langue morte, enterrée dans un manuscrit poussiéreux, mais une langue que chacun de nous a parlée couramment, enfant, avant de l'oublier peu à peu sur le chemin qui mène à l'âge adulte. Cette langue resurgit pourtant chaque nuit, dans nos rêves. Elle se cache dans les contes que l'on raconte aux enfants avant de les endormir. Elle sommeille au cœur des grands mythes que l'humanité se transmet depuis des millénaires. C'est cette langue que le psychanalyste Erich Fromm a entrepris de traduire dans un livre paru en 1951 et qui porte un titre qui sonne comme un aveu de nostalgie : Le langage oublié.
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« Tous, nous rêvons ; mais nous ne comprenons pas nos rêves. » Erich Fromm, Le langage oublié
Imaginez un instant que le feu, l'eau, la maison, la montée ou la chute ne soient pas de simples décors de nos songes, mais les mots d'un vieil alphabet gravé dans notre chair bien avant que nous apprenions à lire. C'est l'hypothèse que Fromm nous invite à explorer. Partout dans le monde, chez des peuples qui n'ont jamais eu le moindre contact les uns avec les autres, le feu porte la même charge de puissance et de danger, l'eau calme apaise quand l'eau tumultueuse engloutit, la hauteur enivre autant qu'elle effraie. Pour Fromm, ce n'est pas un mystère venu d'un inconscient collectif flottant au-dessus des cultures. C'est simplement que nous partageons tous le même corps, les mêmes sensations fondatrices, la brûlure, le vertige, l'apaisement, et que ce socle sensoriel commun tisse, en chacun de nous, les mêmes fils symboliques.
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Le symbole conventionnel ressemble à un mot de tous les jours, un simple accord tacite entre les hommes, comme un drapeau ou une lettre de l'alphabet. Le symbole accidentel s'apparente à un mot secret, forgé dans l'histoire intime d'une seule personne : une ville deviendra, pour tel rêveur, le refuge d'un chagrin d'enfance que personne d'autre ne pourra déchiffrer. Mais le symbole universel, lui, ressemble à un chant ancestral que tous les peuples fredonnent sans s'être jamais rencontrés, parce qu'il puise sa mélodie dans l'expérience du corps humain lui-même. C'est ce chant-là que Fromm nomme le langage oublié, celui que l'enfant murmure encore spontanément et que l'adulte, occupé à maîtriser la langue plus rigide de la raison, cesse peu à peu d'entendre.
« C'est la seule langue universelle que la race humaine ait jamais élaborée. » Erich Fromm, Le langage oublié
Freud, dit-il en substance, a eu l'immense mérite de tendre l'oreille vers cette langue nocturne et d'y déceler une logique, mais il l'a un peu trop vite traduite en un seul dialecte, celui du désir refoulé et de la sexualité infantile, comme si un poème entier ne parlait que d'une chose. Jung, à l'inverse, a su percevoir l'ampleur du chant et sa portée spirituelle, mais il l'a parfois enveloppé d'un voile mystique si épais qu'il devient difficile, en clinique, de s'y retrouver.
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Fromm trace un sentier entre les deux montagnes. Le rêve, selon lui, est un conteur qui ne se contente pas de murmurer nos bassesses cachées : il sait aussi, certaines nuits, nous révéler une sagesse que le vacarme du jour étouffe. Libéré des urgences de l'action, l'esprit endormi retrouve sa langue première et compose, avec les mêmes images que celles des mythes et des contes, des récits qui méritent d'être écoutés pour eux-mêmes, sans être aussitôt réduits à une seule clé de lecture. Un rêve peut porter la trace d'une lâcheté que l'on préfère ignorer éveillé, tout comme il peut receler l'intuition la plus juste que l'on ait eue depuis longtemps sur sa propre vie.
« Chacun de nous rêve toutes les nuits, à raison de quatre à six rêves en moyenne, mais nous ne gardons le souvenir que d'un à trois par semaine. »
Selon l'Inserm, chacun de nous rêve toutes les nuits, à raison de quatre à six rêves en moyenne, mais nous n'en gardons le souvenir que d'un à trois par semaine. Réveillé en plein sommeil paradoxal, un dormeur a environ 80 à 90 % de chances de pouvoir raconter ce qu'il vient de vivre en rêve, contre 50 à 75 % s'il émerge à un autre moment de la nuit. Les chercheurs distinguent même, au sein de la population, les « grands rêveurs », capables de se remémorer une demi-douzaine de rêves par semaine, et les « petits rêveurs », qui n'en retiennent que deux par mois. Autrement dit, la langue oubliée dont parle Fromm n'est pas une image poétique : la plupart d'entre nous perdent, chaque matin, la trace d'un récit que leur esprit vient tout juste de composer.
« Le rêve ne chuchote pas seulement nos bassesses. Certaines nuits, il nous rend notre propre sagesse. »
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Sous l'habit familier de l'histoire se cache un vieux conflit entre les générations et entre les sexes. La mère tend à sa fille un capuchon écarlate, couleur qui, dans bien des symboliques, annonce l'éveil du corps et de la féminité naissante. La forêt devient le territoire de tous les possibles et de tous les dangers, le loup incarne une sexualité masculine que l'imaginaire collectif a longtemps peinte comme menaçante, et le chasseur qui vient sauver la petite fille figure un ordre paternel à la fois protecteur et tenace dans son emprise. Ce que Fromm débusque là, ce sont les inquiétudes qu'une société façonnée par l'autorité des pères projette sur le passage à l'âge adulte des jeunes filles, bien au-delà d'une simple leçon de prudence face aux inconnus.
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« Les rêves qui ne sont pas interprétés sont comme des lettres qu'on ne lit pas. » parole du Talmud, citée par Erich Fromm dans Le langage oublié
Le cochon qui bâtit en paille cède à la facilité, celui qui bâtit en briques accepte l'effort long pour se donner un abri solide, et le loup qui souffle sur les maisons fragiles devient l'image de tout ce qui, dans l'existence, met à l'épreuve nos choix : le hasard, l'adversité, et parfois nos propres pulsions mal apprivoisées. Ce que Fromm nous montre, à travers ces deux exemples, c'est que le conte n'est jamais un simple divertissement pour endormir les enfants. C'est une capsule de sagesse populaire, une manière ancienne de transmettre, dans une langue accessible à l'imaginaire enfantin, des vérités psychologiques que l'adulte a fini par oublier comment nommer autrement que par l'image.
« Sous chaque conte pour enfants sommeille une vérité que l'adulte a peur de regarder en face. »
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Fromm nous invite à relire ce mythe non plus comme le récit d'un désir incestueux, mais comme le récit d'une lutte de pouvoir entre les générations. Il rappelle un détail que l'on oublie souvent : c'est Laïos, le père d'Œdipe, qui le premier tente de faire disparaître son propre fils, effrayé par une prophétie qui annonce sa propre chute. Le geste d'hostilité vient donc du trône avant de venir de l'enfant. Le meurtre du père par Œdipe s'inscrit alors dans une longue histoire de rébellion contre une autorité patriarcale vécue comme oppressive, une histoire de couronne et de liberté bien plus qu'une histoire de désir charnel pour la mère.
Cette relecture déplace tout un pan de la théorie psychanalytique, du terrain du manque vers celui de la liberté. Elle invite, face à un rêve ou à un mythe peuplé de figures parentales, à se demander ce qui s'y raconte réellement : une histoire de désir, ou une histoire d'autorité, de soumission et d'émancipation.
« Avant d'être une histoire de désir, Œdipe est une histoire de trône. »
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Combien de patients arrivent en séance avec un rêve qu'ils jugent trop étrange pour être raconté, alors qu'il porte, dans sa langue symbolique, une lecture d'une situation que les mots du quotidien n'osent pas encore formuler ? Combien de tensions familiales ou conjugales rejouent, sous l'apparence d'une dispute banale, les mêmes vieux conflits entre protection et emprise, entre autorité et liberté, que ceux que Fromm exhume des contes ?
Réapprendre cette langue oubliée ne relève pas d'une quête ésotérique.
C'est accepter qu'une part de notre intelligence psychique s'exprime autrement que par le raisonnement, à travers des images et des correspondances héritées de notre condition corporelle commune. En clinique, cela invite à accueillir le rêve, l'image spontanée, le lapsus, comme une parole à part entière, dont le sens se construit avec le patient, dans le respect de ce qui, en lui, appartient à sa seule histoire, et de ce qui, en lui, appartient à l'humain le plus largement partagé.
« Écouter un rêve, ce n'est pas le traduire. C'est le laisser parler. »
Fromm écrivait dans un contexte où la psychanalyse cherchait encore ses lettres de noblesse scientifique, et son ouvrage en garde certaines marques, notamment dans ses classifications parfois un peu systématiques. Mais l'intuition qui le traverse continue de résonner. Nous rêvons encore, nous racontons encore des histoires à nos enfants, nous nous reconnaissons encore dans des figures mythiques nées il y a des siècles, parce que quelque chose en nous n'a jamais vraiment cessé de parler cette langue première. Il suffit peut-être de retrouver l'oreille pour l'entendre à nouveau.
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Tout le monde rêve chaque nuit, mais l'oubli survient très vite après un éveil en dehors du sommeil paradoxal. Le souvenir se fixe mieux lorsqu'on émerge directement pendant cette phase. Sur le plan psychologique, certaines personnes encodent naturellement moins bien ces images, sans que cela signale un trouble mental particulier. Tenir un carnet à portée de main et rester immobile quelques instants au réveil aide souvent à retenir davantage de fragments.
Dans la topique freudienne, l'inconscient stocke des désirs pulsionnels jugés inacceptables par le Surmoi et maintenus hors de la conscience par le refoulement. Fromm, sans renier cet héritage psychanalytique, élargit le regard : pour lui, ce que nous avons oublié n'est pas seulement pulsionnel, mais aussi une intelligence symbolique que l'enfant possède spontanément et que l'adulte perd en construisant sa pensée logique.
Dans l'approche psychodynamique freudienne, une pensée, un désir ou un souvenir jugé inacceptable par le Surmoi est repoussé hors du champ de la conscience, sans pour autant disparaître. Ce contenu refoulé continue d'agir sur le psychisme et peut ressurgir sous forme déguisée, notamment dans les rêves, les lapsus ou certains symptômes névrotiques. C'est un des piliers de la théorie freudienne du fonctionnement mental.
Freud en fait un stade universel du développement psychosexuel de l'enfant, marqué par le désir pour le parent de sexe opposé et l'angoisse de castration. Fromm propose une lecture différente, centrée sur l'autorité et la liberté plutôt que sur la sexualité. De nombreux praticiens continuent aujourd'hui de s'appuyer sur ce concept, tout en le nuançant selon les courants théoriques.
Un événement traumatique laisse souvent des traces dans la vie psychique et peut resurgir sous forme de rêves répétitifs ou de cauchemars. Un thérapeute formé à la psychotraumatologie s'appuie sur ce matériau onirique comme sur d'autres outils cliniques pour aider la personne à retraiter l'expérience. Guérir suppose généralement un accompagnement structuré, au-delà de la seule interprétation symbolique des songes.
Contrairement à la psychose, la névrose n'altère pas le contact avec le monde extérieur. Elle se manifeste par de l'angoisse, des symptômes obsessionnels, phobiques ou hystériques, souvent liés à des conflits pulsionnels anciens. Cette catégorie, centrale dans la psychiatrie et la psychanalyse classiques, reste utilisée en clinique bien qu'elle ait perdu sa place dans les classifications diagnostiques les plus récentes.
Le cauchemar met en scène, sous une forme intense, des émotions ou des souvenirs difficiles à intégrer à l'état de veille. Pour Fromm, le rêve ne fait pas qu'exprimer nos pulsions les plus sombres : il peut aussi tenter, maladroitement, de résoudre un conflit psychique. Quand ces rêves deviennent envahissants, un accompagnement thérapeutique permet souvent d'en apaiser la charge émotionnelle.
Dans la théorie freudienne, il se construit à partir des interdits parentaux et sociaux intériorisés durant l'enfance. Il exerce une forme de surveillance sur les pulsions issues du Ça et peut générer culpabilité ou auto-critique lorsqu'il les juge inacceptables. Comprendre le fonctionnement du Surmoi aide à mieux saisir pourquoi certains conflits intérieurs semblent si tenaces, même une fois identifiés consciemment.
En racontant sous forme d'images des peurs universelles, l'abandon, la rivalité, la séparation, le conte permet à l'enfant d'approcher des enjeux psychologiques complexes sans les affronter frontalement. Cette fonction, déjà relevée par Fromm, rejoint les travaux ultérieurs en psychologie de l'enfant. Le conte ne remplace pas un accompagnement thérapeutique en cas de souffrance avérée, mais il constitue un support précieux pour élaborer certaines angoisses ordinaires.
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