
On nous répète d'apprendre à lâcher prise. Comme si c'était simple. Comme si vouloir lâcher prise ne constituait pas déjà une contradiction dans les termes. François Roustang, lui, ne résout pas ce paradoxe. Il en fait le cœur de sa pensée. Il existe une formule, dans l'œuvre de François Roustang, qui résiste à toute simplification. Elle tient en quelques mots : "le lâcher-prise qu'il faut vouloir." Ce paradoxe est propre à toute induction hypnotique : il s'agit de déclencher volontairement des processus involontaires. Autrement dit, d'entrer par la porte du vouloir pour accéder à ce que le vouloir seul ne peut jamais atteindre. C'est une formule boiteuse, et Roustang le savait. Mais c'est précisément cette boiterie qui dit quelque chose de juste sur l'expérience thérapeutique.
"Qu'est-ce qui guérit, qu'est-ce qui fait changer ? C'est la nature, disaient les anciens, c'est la force de la vie. Alors la seule question est : comment piéger la vie, comment la faire venir ?" François Roustang, Savoir attendre
On veut se détendre, et les muscles se crispent davantage. On veut arrêter de ruminer, et la pensée s'emballe. En état de veille ordinaire, nous sommes dans l'intention, dans le vouloir. Une personne ne peut se changer elle-même car elle est coincée dans ce qui l'empêche de se laisser transformer.
La volonté, instrument formidable pour agir sur le monde extérieur, devient un obstacle dès qu'elle se retourne sur elle-même. Roustang y voit moins un défaut de caractère qu'une limite structurelle de notre mode de fonctionnement habituel. Le pouvoir de transformation ne repose ni sur l'intellect ni sur la volonté, mais sur la pratique de la veille généralisée, qui organise nos existences en fonction de la complexité de notre état et de notre place, bien au-delà de notre entendement.
"Il n'y a rien à découvrir. Ou alors simplement découvrir que tout est déjà là, était déjà là, mais recouvert de choses inutiles qui empêchent de voir et de faire."François Roustang
Le wu wei, notion taoïste centrale, peut être traduit par "non-agir" ou "non-intervention". Ce n'est pas une attitude d'inaction ou de passivité, mais le fait d'agir en conformité avec le mouvement de la nature. Le Tao Te King le formule avec sa concision habituelle : "La Voie n'agit pas, et pourtant rien n'est laissé inachevé."
Karl Jaspers interprétait le wu wei comme un "non-vouloir" qu'il qualifiait de "force de vie". Martin Buber, lui, y lisait ceci : "Interférer dans la vie des choses c'est nuire à la fois aux choses et à soi-même."
Ce que Roustang introduit, c'est une version clinique de cette intuition millénaire. Le wu wei n'est ni passivité ni mollesse : c'est une sobriété d'intervention où l'on laisse l'action juste se déployer d'elle-même. Dans le cabinet du psychothérapeute ou de l'hypnothérapeute, cette sobriété prend un nom précis : disposition.
Pour réussir dans cette entreprise, il faut que le thérapeute soit soutenu par un désir de guérir, qu'il n'ait pas d'intention particulière, et qu'il soit indifférent au résultat du travail engagé avec le patient.
Un désir de guérir, sans intention particulière, et indifférent au résultat. Voilà trois exigences qui, prises ensemble, ressemblent à une injonction contradictoire. C'est pourtant précisément cette tension que Roustang tient comme condition du changement. Cette disposition paradoxale, Roustang la traduit dans une expression singulière : le thérapeute "s'attend que" le patient change. Ni attente passive, ni pression vers un résultat. Une disponibilité tendue vers l'autre, sans chercher à le précéder.
Pour amener un patient à changer en cessant de vouloir changer, il faut d'abord établir une relation thérapeutique de qualité dans laquelle on peut faire passer des messages complexes parce qu'en apparence contradictoires : "oui, je vais faire tout mon possible pour vous aider", "non, je ne vais pas vous pousser vers le changement auquel vous aspirez".
Entrer en transe hypnotique, c'est accepter de lâcher le contrôle conscient tout en restant pleinement présent. Ce n'est pas dormir, ce n'est pas s'absenter. La rupture avec ses habitudes de vie et avec sa sensorialité permet au patient d'éprouver le "pur sentiment d'exister", non sans angoisse.
Lâcher prise, c'est renoncer aux intentions, aux projets, à la maîtrise de son existence. C'est un abandon de la pensée, de la volonté, et même du résultat. Quelqu'un qui ne cherche plus rien n'attend plus rien, devient disponible. Roustang ajoute, avec son sens du paradoxe : sans cette posture précise, faute de quoi le laisser-faire devient du laisser-aller.
La nuance est décisive. Il ne s'agit pas de s'effondrer, mais de s'ouvrir.
En thérapie systémique, les prescriptions paradoxales de Watzlawick invitent le patient à produire volontairement le symptôme qu'il cherche à fuir, en retournant la résistance contre elle-même plutôt qu'en la combattant frontalement. En Gestalt, l'accent mis sur le contact avec l'expérience présente plutôt que sur sa transformation voulue rejoint la même logique. Même le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, que Roustang avait lu avec émerveillement, enseigne que la flèche n'atteint sa cible que lorsque l'archer cesse de vouloir l'y envoyer.
Face au mal-être, Roustang propose un cheminement paradoxal : dans le voisinage de nos souffrances extrêmes, laisser surgir, malgré nos peurs, d'autres ressources en nous, faire confiance à l'expérience du sentir pour passer de la souffrance à un art de vivre.
La plupart des personnes qui poussent la porte d'un cabinet de psychothérapie ou d'hypnothérapie arrivent avec une intention claire : elles veulent aller mieux, et vite. Cette volonté est légitime. Elle est même nécessaire pour franchir le premier pas. Mais Roustang nous invite à voir que ce même vouloir, s'il reste trop serré, peut bloquer ce qu'il cherche à obtenir.
Roustang propose rien moins qu'un véritable parcours : accepter sa souffrance, être dans l'action, cesser de réfléchir sans cesse à soi et à son "problème", sortir de soi, et ne pas chercher l'efficacité ou la guérison à tout prix, mais se mettre en position de les trouver.
Se mettre en position. La formule est belle, et précise. Ce n'est pas renoncer à guérir. C'est choisir une autre posture pour y accéder, une posture où l'on cesse d'être l'obstacle principal à sa propre transformation....
A méditer...
François Roustang est l'auteur notamment de "Il suffit d'un geste" (2003) et "Savoir attendre, pour que la vie change" (2006), réédités dans "Jamais contre, d'abord" (Odile Jacob, 2015).
François Roustang résume ce paradoxe dans la formule "le lâcher-prise qu'il faut vouloir" : on décide d'activer des processus que la volonté seule ne peut pas produire. Le thérapeute guide cette entrée, mais c'est le patient qui, en consentant à ne plus vouloir maîtriser, ouvre la porte au changement réel.
En état ordinaire de veille, nous fonctionnons dans l'intention et la maîtrise. Or le changement thérapeutique profond ne se produit pas dans cet espace. Il advient quand la personne accepte de suspendre temporairement son besoin de comprendre et de contrôler. Ce n'est pas une faiblesse : c'est une compétence psychologique à développer, souvent avec l'aide d'un thérapeute ou praticien formé à l'hypnose.
Roustang distingue nettement le laisser-faire du laisser-aller : le premier est une disponibilité active, le second une démission. Le lâcher-prise thérapeutique demande une posture précise, presque exigeante : cesser de forcer le changement tout en restant pleinement présent au processus. C'est une forme d'engagement paradoxal, que certains patients trouvent plus difficile encore que la thérapie comportementale classique.
Les prescriptions paradoxales de la thérapie stratégique et systémique (Palo Alto, Watzlawick) reposent sur la même logique : utiliser la résistance plutôt que la combattre. La Gestalt-thérapie invite à habiter l'expérience présente plutôt qu'à la vouloir différente. L'acceptation radicale en ACT (thérapie d'acceptation et d'engagement) s'appuie sur un mécanisme similaire. Le paradoxe du non-agir traverse ainsi de nombreuses psychothérapies, chacune le traduisant dans son propre langage théorique.
Cela passe par l'induction hypnotique (guidage verbal, focalisation de l'attention, ralentissement), mais aussi par la qualité de la relation thérapeutique elle-même. Roustang insistait sur la "disposition" du thérapeute : être animé d'un désir de guérison pour l'autre, sans intention particulière sur le résultat, et en acceptant d'être, lui aussi, traversé par l'incertitude.
Le stress post-traumatique maintient la personne dans un état d'hypervigilance et de contrôle permanent : le corps reste en alerte, prêt à parer à la menace. L'hypnose thérapeutique, en induisant un état de veille généralisée, peut interrompre cette boucle. Ce travail sur les traumatismes demande cependant un accompagnement rigoureux. De nombreux thérapeutes l'associent à d'autres outils thérapeutiques, comme l'EMDR, pour un traitement intégratif des blessures psychiques profondes.
L'autohypnose, la méditation de pleine conscience et certaines pratiques corporelles (yoga, tai-chi) entraînent des mécanismes proches du lâcher-prise thérapeutique. Roustang voyait dans la veille généralisée un état naturel, pas réservé au cabinet. Cependant, pour un travail sur des souffrances psychologiques ou des traumatismes installés, l'accompagnement d'un thérapeute spécialisé reste conseillé. Le paradoxe du lâcher-prise est plus facile à traverser quand on n'est pas seul à le tenir.
Le wu wei taoïste "agir sans agir" en est la formulation la plus ancienne : non-action ne signifie pas inaction, mais action en accord avec le flux naturel des choses. Le zen, dont Roustang avait lu l'application dans l'art du tir à l'arc, enseigne que la justesse advient quand l'archer cesse de vouloir atteindre sa cible. Dans la tradition chrétienne mystique, la kénose désigne ce même mouvement de dépossession de soi. Ces résonances ne sont pas anecdotiques : elles signalent que le paradoxe du lâcher-prise touche à quelque chose de fondamental dans la condition humaine.
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